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Billet de blog 15 juin 2022

Le tombeau de Kamala Das ou la défaite de Prométhée

Kamala Das, née Kamala Surayya, est une grande figure de la poésie du sud de l’Inde. Elle est l’auteure d’une vaste œuvre, composée de recueils de poèmes, de chroniques, d’une autobiographie etc. Cette œuvre, polémique et sulfureuse, a exploré de nombreux thèmes tabous, parmi lesquels la sexualité féminine.

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La poétesse s’est convertie à l’islam vers la fin de sa vie. Elle est décédée en 2009.

En 2019, lors d’un séjour à Trivandrum ( Inde ), une ville qui ressemble à Port-Louis, la capitale de Maurice, j’ai visité son tombeau, qui se trouve au Palayam Jumah Masjid., une mosquée. Je m’y suis rendu en compagnie d’un ami, le poète indien, Chandramohan. Ce qui m’a tout de suite interloqué, c’est qu’il n’y a rien qui indique le lieu du tombeau, pas de stèle, pas même un panneau, rien. Les cimetières musulmans sont, en général, minimalistes, ils servent de souvenir à ce que l’être était sans procéder à sa glorification. Mais il faut reconnaître que le tombeau de la poétesse est particulier. Ainsi, un employé de la mosquée m’a expliqué qu’un arbre leur sert de point de repère pour l’identifier. Ce choix du dénuement, qu’on imagine être celui de la poétesse, est étonnant quand on sait le narcissisme des artistes qui sont bien souvent convaincus qu’ils sont le nombril du monde. Cela est d’autant plus étonnant qu’on vit à l’ère de l’épidémie du narcissisme, plus que jamais ce ‘moi’ fictif est célébré sur les réseaux sociaux et ailleurs.

Mon hypothèse est que ce tombeau est le symbole d’un paradigme autre que celui de la modernité occidentale, dont nous sommes les héritiers et qui imprègnent nos vies. Au cœur de la modernité il y a cette dynamique prométhéenne de la libération de l’homme, de l’ordre divin, des traditions, des religions, un homme qu’il faut reconstruire et réinventer. Et ce projet prométhéen est fondé sur le refus et la peur de la mort. En se divinisant l’homme devient la mesure de ce qu’il est, c’est une gloire mais en même temps une terrible fragilité, dans ce face à face avec soi-même, avec la mort surtout, il n’a aucun soutien, aucun recours, il est condamné à se construire dans l’espace de son propre néant. Le paradigme du tombeau de Kamala Das est foncièrement différent, il conçoit l’homme autrement, ce moi est le sujet d’un Créateur et il ne parvient à ce qu’il est que par l’entremise de ce même Créateur. Et la mort n’est plus un lieu de combat, un défi mais la réconciliation avec ce qu’on est, avec son destin, mourir est la parachèvement de l’être dans l’au-delà. Prométhée qui agonise, hurle sa souffrance, il dit son refus de la mort et son désir de perdurer au-delà de la mort. Le soufi qui meurt exulte de joie car il vient du néant et retourne au néant mais il sait que ce néant est la source lumineuse de la vraie vie, celle qui est éternelle.

Je ne connais pas assez l’œuvre de Kamala Das pour pouvoir me prononcer sur le sens profond de sa démarche. Elle est sans doute habitée par des pluralités. Mais il est clair que ce tombeau est l’expression d’un choix profond. Face à l'emprise d’une modernité dévastatrice, qui nous propulse au seuil du vide, face au mal être de nos contemporains, face aux maladies du cœur, le plus grand étant celui de posséder le monde, face aux logiques de la domination, ce tombeau nous sert de rappel, qu’il est une autre voie fondée sur l’humilité et le dénuement.

Il ne s’agit pas, au bout du compte, de tuer Prométhée. En lui demeure la nécessaire violence de la liberté. Mais de l’éveiller à ce qu’il est, qu’il comprenne que la plénitude en soi est absence et que la vraie plénitude est d’être en communion avec Celui qui l’a créé.

La poétesse qui meurt est une soufi. La poétesse qui vit est sans doute prométhéenne. Ce cheminement qui mène à la libération pourrait être le nôtre et de tous ceux qui croient qu’un autre monde est possible.

Ce tombeau en est le symbole.

Umar Timol.

Tombeau de Kamala Das

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