Islamophobie : Des pistes de réflexion

L'islamophobie est désormais un phénomène global. La persécution des Ouïghours en Chine, le génocide des Rohingyas en Birmanie le 'Muslim Ban' de l'ex-Président Trump ou encore les lois répressives en France, autant d'exemples de la construction de la figure du musulman comme celle de l'altérité radicale, figure qu'on doit dompter, discipliner et ultimement, dans certains cas, détruire.

Ahmed Shaheed, le Rapporteur spécial de l'ONU sur la liberté de religion ou de croyance a récemment dénoncé les « proportions épidémiques de la haine antimusulmane » dans le monde. Le statut du musulman est aujourd'hui semblable à celui du juif, au début du vingtième siècle, cet autre qui est l'objet de tous les fantasmes, toutes les peurs, toutes les barbaries. L'islamophobie est un phénomène complexe et il se prête à de nombreuses interprétations. Je propose, dans ce texte, deux pistes de réflexion, la première manifeste et la deuxième polémique, fruits d'une méditation sur cette problématique, afin d'essayer d'y voir plus clair.

(1) Le syndrome du bouc-émissaire. ll ne s'agit pas d'occulter le phénomène de l'extrémisme au sein du monde musulman. Mais il faut, d'une part, rappeler qu'il est le fait d'une ultra minorité et, d'autre part, l'insérer dans le cadre de la montée de divers fanatismes à travers le monde, de l'extrême droite, de la suprématie blanche ou encore de l'idéologie du néolibéralisme, qui est un fanatisme qui ne dit pas son nom. L'islamophobie a pour fonction de détourner l'attention des problèmes de fond et de justifier et de perpétuer l'oppression. Ainsi quand les vents de la révolte soufflent dans un pays, quand le peuple se met à interroger les structures du pouvoir, quand il inquiète et ébranle ce même pouvoir, on brandit la carte de l'ogre musulman. La machine de la propagande se met alors en marche, diaboliser, stigmatiser, puiser dans le terroir des émotions primaires, ériger l'autre en ennemi, en faire le diable. Aux oubliettes alors les mesures économiques qui favorisent les oligarques, les nouvelles lois qui répriment les droits humains fondamentaux ou la corruption pathologique des politiques. L'islamophobie est désormais une pièce maîtresse dans la machinerie du pouvoir et de la domination, véritable doctrine du choc et de la terreur dont l'efficacité n'est plus à démontrer.  


(2) Le syndrome de la peur. Le monde est aujourd'hui dans une situation de rupture quasi apocalyptique. Nous faisons face à des risques existentiels, parmi lesquels le changement climatique, la guerre nucléaire et les désastres provoqués par le néolibéralisme. Il règne une atmosphère de chaos, de révolte. L'homme est plus que jamais désemparé face à l'atomisation de la société, l'individualisme effréné, le culte de la consommation. C'est véritablement la crise d'un monde-système, - celui du capitalisme, de la modernité occidentale, de l'État-nation etc -, qui se transmue graduellement en un monstre qui s'auto dévore. Et mon sentiment c'est que, face aux impasses idéologiques, face à la dérive du monde, l'Islam est, d'une part, le dernier bastion d'une possible résistance et propose, d'autre part, une possible alternative. Au-delà des caricatures et des raccourcis de l'esprit, - la femme voilée, le barbu, l'archaïsme religieux -, l'Islam est un véritable projet humain et civilisationnel, un espace de résistance, cohérent et organisé, riche d'une longue histoire et qui dispose d'immenses ressources intellectuelles et spirituelles, qui s'attèle non seulement à reformer le cœur de l'homme mais aussi la société. C'est la religion du Rappel à la transcendance, à l'absolu, à la source lumineuse du sens. Il faut savoir, par ailleurs, que l'Islam est la religion qui connait la plus forte croissance et selon le très sérieux Pew Report les musulmans devraient composer en 2060 plus de 31.1% de la population mondiale, soit un humain sur trois. L'islamophobie est donc la personnification, à mes yeux, de la peur qu'émerge une alternative à ce monde-système. C'est une stratégie voulue et pensée pour empêcher l'avènement d'un projet transnational, avec ses propres normes économiques, culturelles et politiques, susceptibles de réunir et d'unir des milliards de personnes. Napoléon Ier a dit de la Chine, quand la Chine se s'éveillera le monde tremblera, je pense qu'on peut en dire de même de l'Islam, quand l'Islam s'éveillera le monde tremblera. Est-ce que ce projet civilisationnel est susceptible de réussir ? On peut en douter quand on voit l'état aujourd'hui du monde musulman. Est-ce qu'il disparaîtra ? Certainement pas. Michel Foucault, dans des textes sur la révolution iranienne, dont il a été le témoin, évoque 'un mouvement traversé par le souffle d’une religion qui parle moins de l’au-delà que de la transfiguration de ce monde-ci.', 'il faut remonter à la Renaissance et aux grandes crises du christianisme cette sorte de spiritualité'. On sait que cette révolution a été un échec mais Foucault avait compris la puissance et la séduction d'un paradigme, qui est radicalement différent de ce qui nous est proposé. Est-ce que ce paradigme qui, il faut le souligner, a de nombreuses formes, l'Islam étant pluriel, qui pourrait, entre autres, etre un accommodement avec la modernité ou sa transformation, est désormais épuisé, détruit par les forces de la colonisation et de la division au sein du monde musulman ou est-ce qu'il est possible de le reconstruire et de construire ainsi un monde différent ? L'histoire le dira. Mais il est clair que l'islamophobie est une réaction à cette tentative, comme le dit Foucault, de transfigurer le monde.

L'islamophobie, comme je l'ai écrit plus bas, est un phénomène complexe. Il s'articule autour de nombreux axes, parmi lesquels le syndrome du bouc-émissaire et de la peur. Elle met en lumière, plus que jamais, la nécessité d'abolir un système d'exploitation qui se nourrit du racisme, qui ne peut être sans. C'est un enjeu qui va au-delà de l'Islam et qui concerne tout le monde. Laisser cette gangrène s'étendre est ouvrir la porte à la suppression des droits des minorités, des marginaux, à leur persécution, à l'instauration du totalitarisme, à des violences d'ordre génocidaires, c'est perpétuer un monde-système qui est dans une phase de dégénérescence autodestructrice. En finir avec ce racisme ainsi qu'avec tous les racismes est pouvoir inventer un nouveau projet humaniste, un nouveau projet de société. L'Islam, loin de tous les fanatismes, de tous les excès, puisant dans l'authenticité de la transcendance, est, j'en suis convaincu, porteur de ce souffle du renouveau.

Umar Timol.

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