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Billet de blog 17 décembre 2025

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Nos dystopies heureuses

Les maîtres du monde posséderont les terres, les mers, les déserts, les montagnes, les fleuves, les forêts, les océans, les ciels, les glaciers, et nos corps. Ils fusionneront avec ceux qui décident de notre destinée, les politiques, et l’on ne saura plus distinguer le pantin du maître ni le maître du pantin.

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Qu’importe, puisque ce sera une seule et même créature. Et elle aura pour nom l’État. Ils organiseront périodiquement des élections en nous proposant des candidats aux idéologies différentes, mais qui seront, dans les faits, leurs créations. Ainsi, nous élirons un Grand Leader qu’ils auront choisi, mégalomane, raciste, odieux et violent, qui saura puiser dans les instincts les plus chauvins des peuples pour dominer. Ils utiliseront les forces de l'ordre pour orchestrer les chaos de la dépendance. Leur plus grand pouvoir sera le contrôle de nos esprits et de nos rêves, dont ils seront les architectes et les geôliers, par l’entremise des médias et de fascinantes technologies. Le spectacle sera perpétuel, du divertissement grossier, télé-réalité, culte des influenceurs, clips abêtissants, et du divertissement subtil ; ils recruteront des artistes, des universitaires et des intellectuels, ils en feront des pseudo-révolutionnaires, qui seront glorifiés dans leurs médias mais dont la véritable tâche sera d'affermir leur règne. Le faux deviendra vrai et le vrai deviendra faux. Nous nous prosternerons tous sur l'autel de l'illusoire, ayant consenti à nos asservissements. Nous étions leurs machines, vérifiées et disciplinées, nécessaires à la rentabilité de leurs conglomérats, ils nous remplaceront par de véritables machines, qui seront nos compagnons, qui penseront à notre place, et, éventuellement, ils nous y amalgameront, cela marquera notre passage de la machine biologique à la machine artificielle, de la soumission progressive à la soumission absolue. Ils bâtiront d’immenses centres commerciaux, aussi grands que des pays, où on pourra à loisir consommer, car on n’aura d’autre finalité dans la vie. Ils atomiseront la société en individus isolés, les enchaîneront à leur narcissisme, à la quête du plaisir, et les inciteront à se battre les uns contre les autres. On croira être libre, et d’ailleurs ils ne cesseront de vanter les bonheurs de la liberté, du dépassement de soi, mais ce sera une liberté dirigée. Ils éradiqueront toute pensée critique ; dans les écoles et les universités, on n’enseignera que les matières techniques et dites utiles. La mission de l'éducation sera de créer des clones, qui ânnoneront le narratif de l'État, le drapeau, la nation, la race, le profit. Ils utiliseront la religion, éviscérée de toute subversion et transmuée pour servir les impératifs de la domination. Ils créeront différents ordres : les élites, en l’occurrence eux-mêmes, qui auront tous les pouvoirs ; les serviteurs des élites, recrutés dans la classe dite 'éduquée' ; et les masses, matière dispensable qu’ils pourront à volonté martyriser, tuer et génocider. Ils organiseront régulièrement des orgies meurtrières, des génocides, afin d'assouvir leurs instincts sanguinaires mais aussi pour faire la démonstration de leur puissance et pour conquérir de nouvelles terres, desquelles il faudra éliminer les autochtones. Ils entérineront le suprémacisme, sous toutes ses formes, racial, ethnique, religieux, nationaliste. Ils seront les virtuoses dans l’art de détourner notre attention des véritables problèmes, en parvenant à nous convaincre que notre ennemi est l’Autre, l’immigré ou celui qui s’habille et pense différemment. Ainsi, l'oppresseur deviendra l'opprimé et l'opprimé oppresseur, puisqu'ils l'auront décrété. Ils qualifieront les résistants, et il y en aura, très peu évidemment, de 'terroristes', les enfermeront dans de vastes prisons ou les exécuteront. Étrange monde où les prisonniers seront libres, et les hommes libres, prisonniers. De temps à autre, quand se feront entendre les rares échos de la révolte, ils déclencheront un attentat ou une guerre afin de ramener l’ordre. Ils procéderont à la surveillance de masse, tous les citoyens seront constamment épiés, leurs déplacements, leurs conversations, rien n’échappera à l’œil de la machine. Leur monde sera régi par le culte du profit, il faudra tout exploiter, détruire, conquérir, le moindre espace sera dévoué à la machinerie capitaliste, afin d’amasser des profits vertigineux. Ils auront des fortunes phénoménales, qui se chiffreront à des centaines de milliards, alors que nous parviendrons à peine à survivre. Et quand leur triomphe sera absolu, qu’ils auront annihilé toute résistance, qu’ils auront fait de nous, à force d’images, de propagande et de violence, des marionnettes festives, ils coloniseront d’autres terres pour que le cycle de la domination et de la folie se perpétue. Ils tenteront de s'affranchir de l'ultime frontière, la mort, de devenir de nouveaux dieux, car de la vacuité émane la divinisation de soi, mais leur chair, comme la chair de tous ceux qui ont vécu et qui vivront, deviendra pourriture, objet de la tyrannie des larves et des insectes. Pour notre part, nous serons tellement gavés de leurs artifices que nous oublierons la mort. Sauf ceux qui mourront avant de mourir, qui mourront à la vie fabriquée, illusoire, pour que la vraie vie puisse être.

Umar Timol 

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