La question palestinienne et le silence des intellectuels et des artistes

Nombreux sont les intellectuels et les artistes qui sont sur tous les champs de bataille. Ils défendent les persécutés, les pauvres, les marginaux, les réfugiés, la veuve et l'enfant et j'en passe.

Leur générosité est sans limites, ils se donnent à fond, ils prennent des risques, ils dénoncent, avec force, l'oppression sous toutes les formes. On pourrait donc s'attendre à ce qu'ils soutiennent la cause palestinienne. Les Palestiniens sont, comme on le sait, l'un des peuples les plus opprimés au monde. Mais, non. Ils se taisent. Ou s'ils s'expriment c'est pour lancer de vagues appels à la paix. Leur éloquence se transforme en mutisme. Ce silence est pour le moins étonnant. Il est même choquant. Comment l'expliquer ? Je propose deux explications.

J'estime que ce silence est stratégique. S'engager pour la cause palestinienne, critiquer, en d'autres mots, Israël est hasardeux. Vous risquez très vite d'être taxé d'anti-sémite, d'être littéralement assailli par les critiques, de voir une armée de trolls vous tomber dessus. Il est clair qu'il y a un prix fort à payer. Cornel West, le célèbre intellectuel américain, dans une lettre publiée sur sa page Facebook, explique qu'on ne l'a pas titularisé ( 'grant tenure' ) à Harvard à cause, entre autres, de son engagement pro-palestinien. Et les écrivains francophones, pour citer un deuxième exemple, savent pertinemment bien que les portes des grandes maisons d'édition sont fermées à ceux qui soutiennent la cause palestinienne. Il y a des thématiques qui se vendent mieux, qu'on dit être subversives mais qui sont inscrites dans l'air du temps. Il est préférable de demeurer dans l'espace de la pseudo-résistance que de résister véritablement. Ce silence n'est pas un oubli. C'est un choix. Bien des carrières en dépendent.

Ensuite ce silence s'explique par l'islamophobie latente de ces intellectuels et artistes. Non qu'ils soient des racistes mais ils ont un rapport problématique avec l'islam, souvent perçu sur le mode de l'altérité négative, cet autre qui renvoie aux peurs, aux fantasmes ou à la barbarie. Et puisque la question palestinienne concerne les musulmans, ce qui est évidemment faux, pourquoi les soutenir ? Ne sont-ils pas aux antipodes de nos 'lumières' ? Et peut-être bien qu'il y a un fond de vérité à la propagande israélienne, les Israéliens sont effectivement confrontés à des fanatiques et à des 'djihadistes' en puissance. Ces intellectuels et artistes évidemment manient la plume avec élégance et savent fabriquer une langue plus que châtiée pour masquer leurs préjugés. Mais les faits demeurent. Leur faculté à la compassion ne s'étend pas aux Palestiniens.

Ce silence en dit long sur l'hypocrisie de ces intellectuels et de ces artistes. Derrière le vernis des splendides discours, la force du verbe, les revendications nobles, le bling bling artistique, on découvre des politiques, imbus de préjugés, inféodés à un système, qui savent pertinemment bien les limites à ne pas franchir. Le silence sur la persécution des Palestiniens n'est pas une faute. Il est ce gouffre qui anéantit les mascarades de l'engagement.

Umar Timol

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