Le rituel du manque : De l'écriture et de l'amour

Improvisation.

Le rituel du manque : De l'écriture et de l'amour.

Vous vous souvenez d'une conversation avec un écrivain roumain de talent. Il vous avait expliqué que la prélude à l'écriture est un acte quasi érotique. Les préparatifs qui précèdent la blessure des mots sont un événement charnel, se tenir ainsi au seuil du désir, et quel désir, avant qu'il ne se déploie. Des mots justes pour décrire ce processus de découverte et de dévoilement de soi. Votre écriture, cependant, émane d'un autre lieu. Celui du manque. Manque  face à cet abysse qui gît en vous. Manque face à l'impuissance des mots. Manque face à la mort. L'écriture n'est pas ainsi cette élévation dans la joie mais la tentative de briser la pierre en soi pour en extraire les mots. C'est un acharnement et une défaite. Vous auriez préféré ne pas écrire. Qui veut ainsi marteler son âme avec l'impénitence sauvage des mots ? Qui veut ainsi perpétuer l'ouvrage de la pierre dans un corps de chair ? Mais le manque prévaut. Et vous lui êtes fidèle alors que vous désirez plus que tout la trahison. Est-ce qu'un jour vous arriverez à combler le manque ? Est-ce que vous parviendrez à l'emplir d'une matière si opaque, si épaisse que vous ne voudrez alors plus écrire ? Est-ce que la pierre deviendra enfin cendres ? Est-ce que vous écrirez un jour un texte si beau, si parfait qu'il ne demeurera plus un seul mot dans votre sang ? Probablement pas. Parce que le manque paradoxalement signifie le sens. Parce que hors du manque et de sa progéniture, les mots, vous n'êtes rien.

Et il est un autre manque. Parfois dans la déraison de votre chair, un gouffre émerge et il s'étend dans vos veines, il crevasse vos artères, il empoisonne votre cœur, et désertifie votre peau. Parfois vous n'êtes plus un corps, vous ne savez même plus ce que vous êtes, vous n'êtes plus qu'un vide qui attend, qui guette l'autre. Accorde-moi le paysage de tes lèvres, tes paroles sont ma substance, accorde-moi l'incandescence de tes peines, j'en ferai des poèmes pour t'apaiser, accorde-moi la lumière qui calligraphie tes yeux, j'en serai l'exégète perpétuel, accorde-moi ton souffle, j'en ferai mon souffle au-delà de ma vie, accorde-moi ton silence, il m'emmurera au sein des frontières de ton désir. Sais-tu ce manque ? Sais-tu que je peux être sans toi, je n'ai plus besoin de toi mais que sans toi je suis une ombre condamnée à errer en quête d'un corps qui n'est plus ?

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