Souleymane Bachir Diagne, philosophe du consensus mou ?

La lecture de l'autobiographie de Souleymane Bachir Diagne, ' Le fagot de ma mémoire' ( Éditions Philippe Rey ) est plus qu'agréable. On suit, avec délectation, le cheminement de ce grand intellectuel, qui l'a mené de Saint Louis au Sénégal à l'université Columbia aux États-Unis.

La plume du philosophe est élégante, l'écriture est sobre et profonde, bercée par les rythmes d'une authentique sagesse. On découvre, au fil de notre lecture, une brève cartographie des pluralités intellectuelles des civilisations africaine, islamique et européenne. Bachir Diagne est au confluent de ces influences apparemment contraires et il parvient à établir des passerelles entre elles, à les réconcilier et ultimement à les transcender. Ce livre raconte, par ailleurs, les échanges du philosophe avec les grands esprits de notre temps, parmi Althusser, Derrida et Ngũgĩ wa Thiong'o. On y voit à l'œuvre un esprit éveillé, à l'écoute de l'autre et ouvert au dialogue.

A l'ère des combats intempestifs et puérils sur les réseaux sociaux, de la violence des mots, des idéologues de l'esprit étroit et de la haine, nous avons besoin de cette parole savante qui s'articule autour du temps long de la réflexion et de la méditation, ce qui ne l'empêche pour autant d'être une parole engagée. Elle nous dit l'urgence d'un dialogue exigeant et constructif, qui puise dans le substrat du meilleur dans l'autre afin de construire un sentier autre que celui qui nous mène vers des impasses destructrices. Il faut saluer ce travail essentiel de l'esprit.

On ne peut, cependant, s'empêcher d'exprimer une réserve, qui a un caractère anecdotique mais qui révèle une faille profonde. On sait l'admiration de Bachir Diagne pour Obama, il parle brièvement de l'ex-président dans son livre, de l'éloge qu'il avait rendu à Mandela à sa mort. Dans une entrevue (1) accordée à Philomag il dit : 'Je reprends mot pour mot ce qui a été dit par Bruce Springsteen, lorsqu’il accompagnait Bill Clinton, engagé derrière Barack Obama : « En ce moment, un combat se livre pour faire des États-Unis un pays plus juste et plus équitable. Pour moi, le président Obama est notre meilleur choix pour nous guider dans la bonne direction.' Cette admiration béate pour Obama peut paraître pour le moins étonnante. Obama est un pur produit d'un système de domination et il était et est au service de ce système. ll suffit pour s'en rendre compte de lire son autobiographie. (2) On pourrait, par ailleurs, se demander ce que les victimes des drones secrets d'Obama pensent de son idéal de justice.

Ce 'blind spot', cet angle mort, dans la pensée de Bachir Diagne peut sembler anecdotique mais il met en lumière une problématique de fond. Quelle doit être la posture de l'intellectuel 'indigène' dans un espace structuré par des rapports de force et de domination, ceux de la colonisation ? Doit-il être l'intellectuel qui 'speaks truth to power' qui dit la vérité au pouvoir, ou celui qui s'accommode du pouvoir ? Bachir Diagne a vraisemblablement fait le choix d'être un intellectuel du consensus, ainsi ou peut considérer que la place importante qu'il accorde au 'soufisme' et a 'l'islam des lumières' s'intègre dans cet espace colonial de l'islam apprivoisé et non politique, cet islam avec qui on peut dialoguer dans l'optique de ce que certains ont appellé le 'monologue interactif' c.a.d dialoguer avec ceux qui nous disent ce que vous voulons entendre. Le beau concept de 'l'islam des lumières' pourrait être interprété comme une tentative d'asservir l'islam au projet de la modernité occidentale, un projet éminemment colonial. On sait, de surcroît, que 'Souleymane Bachir Diagne participe au « Comité Mbembe », chargé par le président Macron de formuler des propositions en vue de refonder la relation Afrique France' (3). La présence de Bachir Diagne dans ce comité nous laisse sceptique. Il est vrai qu'on parlera de l'Afrique et non de l'islam mais que peut-on espérer d'un echange avec un président qui alimente l'islamophobie pour des visées purement électoralistes.

Pour une pensée radicale, qui affronte le pouvoir, il faut sans doute se tourner vers les collègues de Bachir Diagne à l'université de Columbia, Wael Hallaq et Hamid Dabashi. Hallaq par l'entremise, notamment, de son travail de déconstruction de la modernité occidentale et Dabashi par l'entremise de son engagement anti-impérialiste proposent des perspectives autrement plus riches et subversives.

Il n'en demeure pas moins que le livre de Bachir Diagne est celui d'un sage. Mais on pourrait, en le lisant, s'interroger sur le sens vrai de la sagesse, est-elle cet objet autorisé du pouvoir ou cet objet revêtu des potentialités de la révolte contre le pouvoir ?

Umar Timol.

(1) : https://www.philomag.com/articles/souleymane-bachir-diagne-le-reve-americain-nest-plus-quun-element-de-langage

(2) : https://www.lemauricien.com/le-mauricien/une-terre-promise-les-memoires-de-barack-obama-au-coeur-du-paradoxe-americain/396989/

(3 ) :
https://www.jeuneafrique.com/1158693/politique/souleymane-bachir-diagne-la-francafrique-cest-fini/

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