Il deviendra comptable ou exercera un autre métier bien rémunéré et prestigieux. Il épousera une fille bien comme il faut, du même milieu que lui, aura deux beaux enfants, achètera une maison dans un quartier huppé, puis un campement, les pieds dans l’eau s’il a beaucoup d’argent, ou à proximité de la plage s’il en a moins.
Il effectuera l’inéluctable rituel de passage : l’achat d’une magnifique voiture, avec ses initiales D.L. suivies du chiffre 1 inscrits sur la plaque d’immatriculation. Il fréquentera les gens convenables, qui parlent de choses convenables. En d’autres mots, il sera tout ce qu’il y a de plus respectable : l’incarnation même de la respectabilité petite-bourgeoise.
Daniel Leval est condamné à réussir.
Sauf qu’il y a Félix, le chat. Celui que Daniel aime plus que tout.
Et Félix, le chat, trouve le moyen de mourir le jour d’un important rendez-vous au travail. Et Daniel rate ce rendez-vous, ce qui suscite le courroux — que dis-je, la rage — de son patron, Monsieur Remdir. Ce dernier ne manque pas de dire à Daniel le fond de sa pensée, peu profonde, il faut le reconnaître :
« Quoi ! Votre chat ! Vous n’êtes pas venu travailler à cause de votre chat ! Vous vous foutez de ma gueule ? »
Une autre personne, à la place de Daniel, aurait choisi de s’excuser, de se taire ou de faire le mouton. On apprend, au fil du temps, à s’accommoder des réalités de la bêtise des êtres et de l'ordre établi.
Mais pas Daniel.
Il réagit violemment et — je cite — « lui infligea une gifle, une fois sur la joue droite, suivie de la paume de sa main gauche qui s’aplatit avec plus de véhémence sur l’autre joue ».
Et c’est ainsi que commence la déchéance ou est-ce l'éveil de Daniel.
Le chat et la gifle sont des métaphores : Félix est la métaphore de l’amour — de l’amour pour un animal, pour les faibles, de l’amour pour un autre monde, fondé sur la nostalgie et le partage, loin des prérogatives de l’argent et du paraître. Et la gifle est la métaphore de la révolte, du refus : cette violence qui peut paraître inutile est la violence de celui qui refuse de se soumettre.
Et on suit, après, le cheminement ou plutôt les errances de Daniel, désormais chômeur et qui se retrouvera bientôt en prison, des errances qui sont faites de rencontres, chaque rencontre étant la manifestation d’une potentialité en Daniel.
Ainsi, il y a Wilfred qui, je cite, « aime passer mon temps à voyager. Je vis un peu comme un bohémien, sans souci du lendemain ». Georgia, sa compagne, qui habite dans une cité ouvrière — aux antipodes de son milieu social. Là-bas, je cite, Daniel « faisait monde à présent avec des inconnus dont la spontanéité n’avait rien à voir avec l'attitude empressée des gens qu’il fréquentait d’ordinaire. C’était comme une liberté inconnue qu’il goûtait, insouciante, enthousiaste ».
Reza, le jeune musulman, amoureux d’une catholique, Rachel, coupable d’aimer dans l’île des hiérarchies et des préjugés.
Ou encore sœur Thérèse, une jeune Française, originaire de Normandie, qui a choisi de vivre à Maurice afin de se mettre au service des pauvres, sur les traces de Père Laval.
Tous ces personnages ont en commun la soif et la vitalité d’une autre vie, d’une autre façon d’être. Refus des mécaniques de la société des apparences et de la consommation, refus des préjugés, de l'obsession de la couleur et des races et quête d’une vie ancrée dans le dénuement, la mystique et l'amour.
Et ils agissent comme des miroirs aux potentialités latentes en Daniel, à ce qu’il pourrait être.
Car l’interrogation fondamentale au cœur de ce roman est la suivante : quel sens donner à sa vie ?
Comment être ?
Daniel pèche par un excès de lucidité, il comprend les pièges et les illusions de ces vies programmées où l’on croit vivre alors qu’on vit à peine. Il démantèle les déraisons sur lesquelles se construit la société mauricienne et il emprunte les sentiers d’une autre vie ; il noue des liens avec des marginaux, choisit pour demeure une maison délabrée ; photographe, il tente de saisir, lors de ses pérégrinations dans l’île, l’éphémère, de dire la syntaxe précise du temps alors que le temps, devenu celui de la machine et des urgences fictives, nous échappe. Il vit au rythme d’un ailleurs fait de contemplation. Daniel est au monde, par la force de la matérialité de son corps et des contingences, mais hors du monde, de ce monde, jeté dans le monde, exilé dans ce monde qui ne peut lui appartenir.
Il est urgent de lire le roman de Sylvestre, il est sacrément bien écrit ; Sylvestre est poète avant d’être romancier ce qui ne l'empêche pas d'être un très bon romancier, et il faut savourer sa poésie intuitive des mots, des mots agencés avec délicatesse, en résonance et en accord avec sa belle sensibilité. Et c’est un roman qui se lit d’une traite, bien construit ; on se reconnaît dans ce Daniel Leval, personnage mi-comique, mi-tragique ; ses aventures et mésaventures deviennent les nôtres. Et ce roman est aussi une riche contribution à la foisonnante littérature mauricienne, un document, par certains aspects, sociologique et anthropologique, qui met à nu les complexités de notre société, qui suscitera — il faut l’espérer — réflexions et débats.
Face à l’horizon de notre précarité, qui est notre mort, et face au malaise du monde, Daniel Leval nous interroge : comment être, vivre au creux des marges, s’engager politiquement, choisir la voie mystique, s’abandonner à l’absence ?
Cette question qui nous est adressée est fondamentale : à l’ère des génocides, des suprémacismes, de la domination plus que jamais féroce de l’homme par l’homme, comment être ? Daniel ne nous propose pas de réponse absolue, et on peut lui reprocher cela, sa difficulté à fonder d'autres généalogies, d'autres transcendances, véritablement subversives, mais il nous fait don de ses rêves.
Jetés dans ce monde, par la force des choses, saurons-nous défaire et réinventer ce monde, par la force des rêves de Sylvestre et de Daniel ?
Umar Timol
*Texte lu lors du lancement du dernier roman de l’écrivain mauricien, Sylvestre Lebon, 'Jeté dans le monde', publié aux Éditions Assyelle.