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Billet de blog 26 nov. 2021

Fragment photographique

La photographie, à l'ère des réseaux sociaux, est l'outil privilégié de notre narcissisme. On cherche dans le regard des autres ce désir qui rend possible le désir de soi. On se nourrit de l'autre, cette étrange substance qui sert à taire la violence de nos vides.

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L'image de soi est le spectacle, toujours renouvelé, de notre corps idéalisé. Cela soulève un paradoxe, ainsi ce moi qu'on ne cesse de célébrer, ce moi qu'il faut 'trouver', qu'il faut exalter, est un moi précaire, toujours au seuil de l'annihilation car dépendant de l'autre. La photographie, par certains aspects, devient une prison, elle renvoie l'être à la finitude de ses horizons.

On pourrait envisager la photographie autrement. Non sur le mode de l'exaltation de soi mais comme une œuvre de contemplation. Puisque nous sommes une émanation de la lumière et que notre quête, inconnue et fondamentale, est celle de la lumière, la photographie se mue en lieu de lumière. L'être ainsi ne s'invente plus dans le rapport à l'autre, selon les logiques de la divinisation de soi, il devient, au contraire, le sujet du divin. Le photographier c'est mettre en lumière sa lumière, l'être comme plénitude de la lumière. Les corps photographiés, les visages photographiés ne sont plus une terre de conquête de soi et de l'autre mais la fabrication d'un miroir qui nous renvoie à ce que nous sommes. Chaque être, saisi hors du temps et de la matière, dans l'espace de l'éphémère, les fige paradoxalement, il est l'incarnation apaisée du divin. Photographier, se faire photographier est ainsi une célébration de la grâce puisqu'il n'est rien hors d'elle. L'être n'est alors plus le lieu de l'inquiétante rupture de soi mais celui de la réconciliation avec soi. L'image en est le témoin.

Mais il faut, en même temps, aller au-delà de la contemplation ou sinon la prolonger dans une démarche politique. L'être, reflet du divin mais l'être enraciné aussi dans des mécaniques d'oppression qui ont en commun sa déshumanisation. La subjugation de l'autre est indissociable du refus de son humanité. On ne domine l'autre que s'il est différent de soi, s'il est moindre que soi. Rendre l'humain à sa complexité, à ce qui le lie, malgré les différences, à l'autre, a cette chair commune, fonde un autre rapport à cet autre. Ainsi plus on humanise l'autre plus on s'humanise, plus on atténue les conjonctures de la violence. Non qu'on soit naïf, une image ne changera pas le monde mais elle pourrait être la tentation à l'humain, elle pourrait servir de rappel à ceux qui objectifient l'autre, qui en font un inconvénient, quelque chose qu'on doit maîtriser, dompter et parfois détruire. Si l'être qui nous regarde, dans le décor de l'image photographique, nous renvoie à l'humain en soi, s'il répand dans notre corps, dans nos yeux, les fragments de sa lumière, on est contraints, tout au moins, à agréer à son humanité.

La photographie est peut-être l'arme de l'impuissance, de la démesure du narcissisme. Elle nous confine dans l'enclos du moi. Ou elle pourrait être ce travail de la contemplation, rappel de la grâce du divin, prolongée dans une démarche politique, rappel de l'humain. Elle ouvre grandes les portes de l'élan vers l'autre. 

Ces deux strates se rejoignent dans les clartés de la lumière.

La photographie, qu'il reste peut-être à inventer, sera celle du narcissisme de la lumière, de Sa lumière.

Umar Timol.

https://www.instagram.com/book_project_umartimol/

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