Lettre à ma fille, Maariya

Texte écrit à l'occasion de la Journée internationale des Femmes.

En vieillissant, avec le temps, va, tout s'en va, comme le dit le poète, on se réconcilie avec ce corps, cet archipel promis aux rides, on s'affranchit, petit à petit, de ses illusions et on apprend surtout à accepter que les miracles sont improbables, sinon impossibles. On n'y croit plus. Non qu'on cède au cynisme, cette île nous y invite et le monde et ses conflagrations le rendent nécessaire, comme une armure pour s'en protéger, non pas le cynisme, non pas le désespoir mais la lucidité une lucidité aiguë, tranchante, trop tranchante. On aimerait avoir un cœur léger, rendu à la transparence de la lumière, on aimerait pouvoir éprouver les fastes du bonheur, s'ils surviennent, ils sont toujours éphémères mais il demeure un miracle, un ultime miracle, celui de tes yeux Maariya. 

Dans tes yeux Maariya, je vois les paysages de l'enfance, tes premiers mots, tes premiers pas, ton rire éclatant, tes larmes que j'épanche, tes 'tu es mon petit papa chéri coco ', je vois le bonheur que tu m'accordes à chaque instant, renouvelé, comme une ivresse sans fin, on croit devoir posséder le monde pour être alors qu'il nous suffit de posséder l'amour de son enfant. 

Dans tes yeux Maariya, je vois le langage de l'amour. Et le langage de l’amour, ma fille, c’est attendre aux portes de la nuit que s’ouvrent les étoiles et qu’elles déversent sur ton corps attendri de trop d’innocence une averse de poèmes, le langage de l’amour, c’est s’assoupir, un après-midi tranquille, un brin de ciel entre tes dents, sous un flamboyant aux veines engorgées de soleils, le langage de l’amour c’est marcher sur la pointe des ailes des anges bleus vers les sanglots de l’océan, le langage de l’amour, ma fille, c’est infuser dans le sable, avec les rutilances de tes yeux, le souvenir de beautés entrevues et sidérantes, le langage de l’amour c’est engranger les caresses d’un nuage frivole et la saveur d’une mangue épicée et sauvage qui martèle ta langue, le langage de l’amour, ma fille, ce sont tes mains qui se desserrent tel un vieux parchemin pour offrir au vent les semences de la miséricorde, le langage de l’amour c’est un cœur empli, évanoui par le roulis effréné et adorable de tes lèvres qui chantent mon nom -papa-, le langage de l’amour, ma fille, ce sont des lettres sans traces, des mots sans lettres, un langage sans mots, langage sans langage, langage qui dit le silence, langage qui est le silence.

Je n'ai la prétention d'aucune sagesse, Maariya, mais je sais qu'il nous a été donné un cœur, et non pas deux cœurs, pour accomplir une tâche, celle de l'amour, aimer le Créateur, aimer celui t'a créée, il n'est d'autre destin, on ne parvient à la paix et à la plénitude qu'en l'emplissant de Son amour, non que ce soit un amour exclusif, non que ce soit un refus du monde, bien au contraire, c'est du lieu de cet amour qu'on part à la conquête du monde, qu'on part à la conquête de soi-même, c'est en s'enracinant en Lui, férocement, qu'on peut être, qu'on est véritablement. Je ne suis, quant à moi, pas encore parvenu à cet amour, loin de là, j'aime sans doute trop la matière mais il est l'horizon de mes possibles, de mes urgences. N'oublie jamais la finalité de ton cœur, qui n'est autre que la finalité du sens. N'oublie jamais ce que tu es, d'où tu émanes, pour parvenir à ce que tu es.

Je dis souvent à ta maman, Shaheen, que je suis un féministe. Mais elle n'est guère convaincue, elle n'est, à vrai dire, pas du tout convaincue. On a d'ailleurs d'interminables débats à ce propos. Elle a sans doute raison. Il est difficile pour un homme de remettre en question ses privilèges, qui sont ancrés dans une longue histoire de subjugation. Mais j'ai essayé modestement, au fil des années, à travers notamment la lecture de nombreux livres, d'interroger la condition féminine. Le féminisme est, à mes yeux, non seulement ce combat pour atteindre l'égalité entre les hommes et les femmes, dans tous les domaines, mais aussi un mouvement qui travaille à renverser l'ordre des asservissements pour fonder une nouvelle société, plus juste, plus humaine. Une société qui autorise à chaque individu, au-delà des différences, la possibilité de s'épanouir et de se réaliser pleinement. Il faut, à mon avis, puiser dans les forces immémoriales de la tradition et dans l'énergie sauvage de la modernité, accoupler des forces apparemment contraires mais qui ne le sont sans doute pas, pour inventer l'espace de ton cheminement. Je ne parle pas de la fiction d'un passé idéalisé et d'un présent qui nous renvoie au pire dans l'humain, mais bien du cœur de la tradition et du cœur de la modernité.

Il appartient, aujourd'hui, à ta génération, face à un monde ensorcelé par les fantasmes de pouvoir, qui ne cesse de forger des formes perverties d'oppressions, d'imaginer, de fabriquer d'autres façons d'être. L'humain est jeune et tout reste à faire. Rêvons donc, rêvons de toutes nos forces tout en demeurant lucides. 

Ultimement il s'agit peut-être pas tant de changer le monde mais d'empêcher que le pire survienne, c'est à dire notre probable anéantissement. On ne peut créer un monde utopique mais on peut tout au moins essayer, chacun à sa façon, d'ébrécher l'édifice de la domination.

Je t'invite finalement, Maariya, à l'oeuvre de la transgression de tes limites, la passion. La passion est cette flamme qui est en toi, qui t'habite et qui ne convoite qu'un désir, l'embrasement de la matière de ton devenir. Peu importe ce qu'elle est car la matière d'un destin est toujours noble. Je vous dis souvent, à ton frère et à toi, que j'ai des ambitions pour vous, mais ce ne sont pas les ambitions du paraître, de l'argent et du pouvoir mais celle de la trace, laisser ainsi en ce monde une trace, aussi éphémère soit-elle, celle des festivités de la lumière dans les bacchanales des obscurités, trace d'une possible transcendance. On ne vit qu'une fois et on vit paradoxalement pour l'éternité, la transcendance de l'ailleurs se manifeste dans la transcendance du présent, ainsi embrasser l'être dans la matière du présent pour mieux l'embrasser dans la lumière de l'éternité.

Le miracle est improbable, Maariya, sinon impossible. Mais il est, envers et contre tout. Il est inscrit dans tes yeux. Et sans doute dans les yeux de tous les êtres. 

Nous, les parents, croyons vous mettre au monde, nous croyons vous façonner mais nous ne sommes véritablement que par la force de vos rêves. Nous sommes vos créatures. Nous sommes vos œuvres. Merci de nous insuffler la vie. Merci de faire de nous des miraculés.

Umar Timol.

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