Le corps à l'ère de la machine

Ce corps désire la liberté. Absence d'entraves, la possibilité de se mouvoir, de saisir, de conquérir le monde. Il ne tend pas à la liberté. Il est nécessairement libre. Il ne peut être que libre. Autrement, c'est un objet. C'est une matière éviscérée. Il n'existe plus.

Ainsi lorsqu'il entreprend de blesser les crépuscules alors que ceux-ci assermentent les mers. Ainsi lorsqu'il s'enfouit dans le corps de l'autre, parvenu aux confins de son désir. Il est libre. Irrémédiablement.

Mais la machine ne veut pas de cette liberté. Car elle opère selon les orthodoxies du pouvoir et du profit. Le corps, tout corps, doit trouver sa place dans son dispositif. Il en extrait l'énergie nécessaire à son fonctionnement. Elle doit donc contraindre le corps à ses impératifs. L'enfermer, le dresser, briser toutes ses velléités à la souveraineté. Il lui faut son énergie et rien d'autre. 

Tout, absolument tout, sert à la réalisation de cet objectif. 

La machine secrète un système fait d'images qui court-circuitent le corps, qui puisent dans le répertoire de ses désirs primaires, chair, faim, narcissisme, pouvoir, désirs qu'elle manipule pour parvenir à ses fins. Elle réussit ainsi à le dompter sans qu'il en soit conscient. 

Il soumet, par ailleurs, le corps à une discipline infernale par l'entremise de règles, de lois, d'interdits. Corps qu'on éduque, qui apprend à respecter l'autorité, corps surtout qui travaille, corps discipliné, qui s'acharne du matin jusqu'au soir à réaliser des tâches souvent absurdes , qui devient lui-même une machine. La domination est ainsi complète.

La machine fonde un esclavage consenti. Sa force tient au fait qu'elle est omniprésente mais invisible. Elle est tapie en soi, dans les cavités de l'inconscient et elle dicte subtilement ses ordres. Elle est cette présence fantomatique qui régit notre existence.

Certains corps sont résistants. Ils ont compris les rouages de la machine. Ils veulent s'en libérer. Ils luttent contre elle. Ils inscrivent dans leurs imaginaires d'autres horizons. Ils construisent leurs corps autrement. Ils choisissent la solitude ou fuient le monde ou fabriquent un autre réel, ils inventent mille et une choses pour subvertir la machine. Ils savent ce combat vain. Et la machine travaille à les détruire. En les enchaînant à ses commandements. En les marginalisant, en les violentant. Dans les cas les plus extrêmes, elle les anéantit.

La machine a une existence autonome. Ceux qui la contrôlent sont au fait contrôlés par elle. Ils sont inféodés à son ordre. Ils jouissent des privilèges associés à son pouvoir mais ils en sont les jouets. Ils ont inventé la machine mais ils en dépendent, il en sont les esclaves bien plus  que les dominés. Ce sont des corps perforés par la quête frénétique du profit devenu une divinité, du plaisir immédiat et de l'immortalité.

La machine est ultimement une machine à corps, composée de milliards de corps, corps dominants et corps dominés, qu'elle possède, qu'elle réglemente, autant de pièces, qui lui sont nécessaires mais qui sont paradoxalement inutiles, dont elle peut se débarrasser à tout moment, les remplacer par une autre pièce. Car ces corps ne sont désormais plus que des objets, on en a extrait la conscience, toutes les velléités de la révolte, de la réflexion. Des corps qui n'ont désormais qu'une fonction, approvisionner la machine en énergie.

Il n'est de corps hors de la machine et de machine hors des corps.

Tout corps désire la liberté. Il ne tend pas à la liberté. Il est nécessairement libre. Il ne peut être que libre. Mais cette liberté est instrumentalisée et subjuguée à son insu, ce qui est la forme la plus perverse et la plus achevée de la servitude. 

Umar Timol.

 

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