Un cadre du privé parmi tant d'autres

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Billet de blog 12 janvier 2021

Un cadre du privé parmi tant d'autres

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Le secteur privé, un navire ballotté par les forces de la concurrence ?

Benoît est planqué au chaud dans son entreprise. Comment est-ce possible ? Les boîtes du secteur privé ne seraient donc pas engagées dans une lutte à mort pour leur survie ? Comment expliquer cette anomalie ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans le précédent article, nous avons vu que, en comparaison avec ses cousins qui travaillent dans le public, Benoît avait plutôt la belle vie dans le privé. Et que les politiques publiques récentes étaient sans doute pour partie responsables de cette situation, puisqu’elles avaient redirigé massivement des fonds depuis le secteur public vers le secteur privé.

Mais tout ceci n’est-il pas en contradiction avec la quintessence du secteur privé ? Le privé, n’est-ce pas l’efficacité, la course à la rentabilité, la survie du plus adapté ? Ce monde impitoyable où l’entreprise qui ne serait pas assez productive se verrait bientôt remplacée par une autre ? Et dans ce cas, finalement, peu importe que la fiscalité ait été plus accommodante avec les actionnaires : la concurrence acharnée que se livrent les entreprises finit toujours par conduire tôt ou tard à la situation qui prévalait précédemment : encore et toujours, il faut s’adapter ou mourir. N’avez-vous pas entendu parler des « disruptions », ces événements qui rebattent intégralement les cartes au sein d’un secteur, et envoient à la faillite des entreprises qui dominaient leur secteur quelques années auparavant ?

Assurément, la concurrence est un fait important, qui existe dans le secteur privé et pas ou peu dans le secteur public. Cependant, quelques nuances doivent être apportées. Parmi les lieux communs de la stratégie d’entreprise figurent en bonne place les « cinq forces de Porter », qui déterminent la profitabilité d’un secteur d’activité. Le concept est tellement connu que, pour postuler chez certains cabinets de conseil, le candidat qui ne le connaîtrait pas serait aussitôt disqualifié.

Quelles sont ces cinq forces ?

  • Concurrence intra-sectorielle

  • Rapport de force avec les clients

  • Rapport de force avec les fournisseurs

  • Produit de substitution

  • Barrières à l’entrée / menace de nouveaux entrants

Pas fou, le fameux Porter avait identifié que la concurrence que se livrent les entreprises d’un même secteur était un déterminant de leur profitabilité… mais qu'elle n'était pas la seule. Balayons ensemble les quatre autres éléments de la liste.

Rapport de force avec les clients

Un secteur dans lequel il y a peu d’acteurs, et qui vend à un grand nombre de clients, aura, toutes choses égales par ailleurs, plus de chances de générer du profit. Dans ce cas, on peut citer les opérateurs de télécommunications, ou les laboratoires pharmaceutiques.

Rapport de force avec les fournisseurs

Et, en miroir, un secteur dans lequel il y a peu d’acteurs, qui achètent à un grand nombre de fournisseurs, pourra générer du profit. C’est le cas d’une grande entreprise de l’agro-alimentaire, comme Lactalis, qui s’approvisionne auprès de milliers d’éleveurs – eux-mêmes se regroupant au sein de coopératives pour améliorer leur rapport de force.

Au fond, tout cela ne casse pas trois pattes à un canard. Lorsque deux entreprises ont une relation de fournisseur à client, la plus grosse aura un rapport de force favorable avec la plus petite. Si la plus grosse est la cliente, elle comprimera les prix ; et si elle est fournisseur, elle les tirera vers le haut. Dans les deux cas, cela permettra à la plus grosse entreprise de générer plus de profit que si elle était en contrat avec une entreprise de sa taille.

Produits de substitution

Continuons la liste. Pour les produits de substitution, on peut prendre l’exemple du marché des semences. Depuis 1981, le marché des semences est très encadré. En particulier, il est difficile pour les agriculteurs de vendre les semences paysannes, c’est-à-dire les graines issues de leur récolte. Une aubaine pour les industriels, auprès de qui tout le monde doit s’approvisionner en graines. On comprend que cela leur donne plus de liberté pour fixer des prix élevés que dans le cas inverse.

Barrière à l’entrée

Enfin, dernier élément : les barrières à l’entrée pour les investisseurs qui souhaiteraient créer un nouvel acteur dans le secteur. Elles peuvent être de différentes natures, par exemple capitalistique, dans le cas où il faudrait investir beaucoup d’argent pour créer une unité de production susceptible de rivaliser avec les acteurs en place.

On peut également donner l’exemple des barrières réglementaires : dans le secteur des banques et assurances, l’activité est, à juste titre, très encadrée. Quiconque veut créer un nouvel établissement doit recueillir l’approbation de différentes autorités avant de lancer son activité. Autant de contraintes qui protègent les acteurs en place.

Au total, la vision d’un secteur privé engagé dans une course effrénée à la survie en raison de la concurrence est une fable que l’on raconte aux électeurs. Mais à laquelle les capitalistes et leurs consultants ne croient pas une seconde. Benoît peut dormir sur ses deux oreilles.

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