Les bonnes et mauvaises primaires

L'appel à une primaire de toute la gauche, lancé par des politiques, des artistes et des intellectuels, pose de nombreuses questions sur l'intérêt démocratique d'une telle pratique.

Vous n'aurez pas pu le rater cet appel, diffusé en continu sur tous les médias durant des jours, puis faisant l'objet de joutes verbales entre les divers leaders des partis politiques de gauche. A l'initiative de Thomas Piketty et Daniel Cohn-Bendit, entre autres, cet appel à une primaire regroupant toutes les sensibilités de la gauche pour l'élection présidentielle ne fait pourtant pas l'unanimité, loin de là.

Le principe de la primaire est de permettre un acte démocratique supplémentaire lors d'une élection (présidentielle essentiellement, du fait du nombre plus limité de candidats) en permettant aux adhérents ou sympathisants d'un parti (voire à toute la population comme au USA) de choisir la personnalité politique qui représentera le dit parti lors de l'élection. Elle a pour objectif d'envoyer aux oubliettes les pratiques opaques internes aux partis dans la désignation de leur candidat.

Dans cette version, la primaire est indéniablement un gros plus démocratique. Elle permet d'abord de présenter au suffrage des candidats qui n'auraient pas pu le faire le cas échéant, et ensuite de médiatiser les différents courants idéologiques au sein d'un parti politique et de désigner celui qui est majoritaire au travers du candidat qui le représente. On l'a vu lors de la primaire du Parti Socialiste pour la présidentielle de 2012 avec un débat d'idée finalement assez intéressant et la désignation d'un candidat qui a pu, dès lors, bénéficier d'un soutien sans faille de tout son parti, y compris de ceux qui défendaient une politique assez différenciée. Et on a vu aussi que le principe représentait potentiellement un atout pour l'élection. Ça n'a d’ailleurs pas échappé à la droite qui, voyant le bénéfice électoral, n'a que très peu hésité à mettre en place sa propre primaire.

Mais on le voit, cette primaire est très logiquement interne à un parti (ou, éventuellement, plusieurs partis habitués à fusionner et partageant un programme politique identique). Hors, l'appel lancé le mois dernier pour la gauche est d'une toute autre logique. La démarche, cette fois-ci, tente de regrouper dans une primaire l'intégralité des candidats potentiels de la gauche, idéalement de Macron à Besancenot, soit à peu près ce qui se fait de plus opposé en terme de vision politique et économique.

Contrairement à la primaire interne à un parti qui ajoute une couche de démocratie à une élection présidentielle en prônant une sélection entre des candidats qui n'aurait pas pu se présenter, la primaire globale de la gauche soustrait une couche de démocratie en empêchant que le débat politique se fasse à gauche lors de la campagne présidentielle et que les électeurs (bien plus nombreux à l'élection qu'à la primaire) aient un choix complet lors du premier tour. De plus, il s'agirait ici de désigner un candidat sur la base d'un projet politique qui ne pourrait en aucun cas être partagé.

En outre, même si le débat d'idée peut avoir lieu lors de la campagne d'une élection primaire, personne ne peut contester que sa médiatisation serait infiniment plus faible que lors de la campagne présidentielle elle même. Il en découlerait une perte importante du potentiel de présentation des divers programmes envers la population, et ceci d'autant plus si la primaire est organisée par un seul des partis qui ferait tout son possible pour mettre en avant ses candidats (voire son préféré) au détriment des autres. Et ne parlons pas de la qualité du décompte et de la confiance que pourraient avoir les candidats si il était mené par les seuls membres du parti organisateur.

La primaire est un outil interne à un parti et doit le rester pour conserver son intérêt démocratique. Dans le cas contraire, il s'agit ni plus ni moins d'un rapt démocratique qui consiste à soustraire des candidats légitimes à une élection pour le seul intérêt du parti le plus important électoralement. Dans cet appel, on voit très bien qu'il s'agit d'une tentative désespérée du Parti Socialiste d'éviter une déroute électorale de l’acabit de celle de 2002, et de rien d'autre. Après avoir craché sur les valeurs de la gauche depuis 2012, le voilà en train d'essayer d'étouffer un peu plus les propositions des partis qui tentent, contre vents et marées, de rappeler ce que sont ces valeurs.

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