Ce FN qui rend la gauche folle

Les questions concernant le FN torturent et font imploser la gauche. Pourquoi est il si haut ? Progresse t-il réellement ? L'abstention le favorise t-elle ? Est il premier parti de France ? Faut il faire des alliances contre nature ? Est il au maximum de son potentiel ? Comment l'arrêter ? Voilà quelques unes de ces questions qui agitent les réseaux sociaux, et surtout à gauche.

Que l'on parle de cette fausse gauche incarnée par un PS plus libéral et sécuritaire que LR sur pas mal de points, ou de la vraie qui bataille dans ses oppositions et contradictions, il est certain qu'elle est en train de perdre le combat de l'intelligence contre le FN. En étant incapable d'élaborer une tactique précise et s'y tenir pour endiguer la montée de l'extrême droite en France, elle laisse à cette dernière les coudées franches pour poursuivre son ascension vers les sommets du pouvoir. Même si l'on peut envisager que cette incapacité soit volontaire chez certains en vue de 2017, on ne peut que rester sans voix devant celle qui anime les autres.

Le vote FN est tout sauf incompréhensible et étonnant. De nombreux spécialistes l'analysent depuis des décennies et ne cessent de nous alerter sur son évolution aussi bien visible (scores) que moins visible (structurelle). On sait très bien que son électorat est majoritairement de 2 types (non exclusifs) : raciste et réactionnaire pour le premier et protestataire d'un système politique invariable pour le second. Sa partie raciste et réactionnaire est la base la plus importante et si elle se renforce lentement elle est très fidèle et se mobilise fortement lors des élections. Sa partie protestataire peut se développer beaucoup plus rapidement, en fonction de la situation économique ou du niveau de rejet du personnel politique aux responsabilités mais elle est beaucoup plus instable et difficile à prévoir. Il serait intéressant de connaitre la porosité de la 2e catégorie vers la première, une fois que le premier pas a été effectué. Quelle est la partie qui, à la suite d'un premier vote protestataire, va doucement accepter les thèses racistes et xénophobes proposées au motif que le pas a déjà été franchi. Sachant qu'il est aussi très probable qu'un racisme étouffé et non assumé soit déjà présent chez nombre de ces protestataires.

La question de savoir si le FN est devenu le premier parti de France n'a aucun intérêt. Il y a de nombreuses façons de déterminer ce poids, souvent contradictoires. La seule chose certaine c'est que le 6 décembre 2015, le FN a été le parti officiel (l'abstention n'en est pas un) qui a reçu le plus de voix lors d'une élection. Ca fait officiellement de lui le premier parti en nombre de suffrages ce jour là. Rien de plus, rien de moins. Il est probable (et espéré) qu'il perde cette place dès ce week end. On parle d'une photo à l'instant T qui n'a pas d'importance notable mais qui, malheureusement, restera gravée dans le marbre de notre histoire, et se le cacher n'y changera rien.

Une des questions qui fait le plus débat entre ces deux tours, et qui le faisait déjà avant le premier, est l'impact de l'abstention sur le pourcentage du FN. La théorie la plus présente est que le vote FN serait proportionnel à l'abstention. Elle sous entend que les abstentionnistes ne voteraient que très peu pour le parti d'extrême droite s'ils devaient voter. Au delà du fait qu'il est difficile de donner du crédit à ce genre d'hypothèse en 2015, on peut faire plusieurs remarques. D'une part, le premier tour de ces régionales a montré que le FN est en tête dans les 3 régions où le taux d'abstention a été le plus faible (en dehors des territoires insulaires), ce qui est contradictoire avec la thèse proposée. Ensuite il semble impossible de penser que les abstentionnistes sont une partie fixe du corps social. Même si leur nombre reste dans une fourchette maîtrisée, il est probable qu'il en soit pour eux comme pour les autres, avec des adhésions passagères, des coups de gueules, des changements d'opinion suite à un événement, des déceptions ... etc. Enfin, une étude (http://www.francetvinfo.fr/elections/regionales/elections-regionales-qui-sont-les-abstentionnistes_1209285.html) donne quelques infos sur les tendances de proximité entre les abstentionnistes et l'offre politique : 45% chez la gauche, 56% chez les écolos, 44% au FN et 42% LR. Bien sûr, comme tout le temps ce genre d'étude est à prendre avec des pincettes mais la tendance est quand même à une forme d'équilibre en dehors des écologistes qui représentent trop peu peu être déterminants.

L'autre question faisant gros débat entre ces deux tours est, bien entendu, celle des alliances. Ce fameux "front républicain", dont on ne cesse de voir l'impact désastreux qu'il a en validant les thèses du FN sur "l'UMPS" et sur la collusion des autres partis. Le PS a pris la décision violente de se retirer dans 3 grosses régions au profit de LR et, surtout, appelle à voter pour ses candidats. Cette décision est folle à plus d'un titre. Tout d'abord, c'est renier l'essence même du combat politique qui consiste à défendre ses opinions et son projet jusqu'au bout. Ensuite, c'est littéralement abandonner les habitants de ces régions à un conseil régional de droite extrême et d'extrême droite dont on sait que les digues idéologiques qui les séparent ont sauté depuis longtemps (il suffit d'écouter les discours de Christian Estrosi pour comprendre que, au fond, quasiment rien ne le différencie de Marion le Pen). Enfin c'est accepter de disparaitre d'une partie de l'échiquier politique pour 6 ans, ce qui se paiera cash en terme de maillage local. Mais, à vrai dire, ces choix crétins du Parti Socialiste ne sont pas très intéressants pour la gauche, puisque ce dernier n'en fait clairement plus partie avec sa politique libérale et sécuritaire. Ce qui est bien plus problématique ce sont les alliances entre EELV et quasiment toutes les composantes du Front de Gauche avec ce PS là. J'entends bien la raison indiquée qu'aucune liste n'ayant franchit le seuil des 10%, la seule manière d'obtenir des sièges est de fusionner. Mais on parle d'une petite poignée de sièges non représentative. Et cette vue est à court terme et brouille totalement le message de critique logique envers la politique du gouvernement validée par le PS, ce qui est bien plus problématique. Appeler ses électeurs à voter pour le candidat du parti au pouvoir que l'on ne cesse de critiquer est un problème majeur de communication politique qui va bloquer toute tentative de redémarrage du Front de Gauche. A moins de 18 mois des présidentielles, c'est pour le moins insensé.

Pour finir, qu'est ce qui pourrait bloquer l'ascension du FN ? à vrai dire, personne n'a la solution. Bien évidemment, un virage très net du gouvernement en faveur d'une politique sociale, d'un renversement dans la répartition des richesses et d'une relance de l’économie par l'investissement public (dans l'environnement essentiellement) serait un signe fort et permettrait de contenir l'évolution de la part contestataire minoritaire de son électorat. Mais il reste malgré tout des terreaux fertiles à son emprise, dont le premier est le racisme. Du primaire contre "l'arabe" à l'époque du père, on est passé à celui plus policé envers le musulman intégriste tout en laissant la porte ouverte à celui contre tous les musulmans au travers d'une islamophobie assumée. Au final, si le terme a changé, la cible et ses couleurs restent les mêmes : "les noirs et les arabes". Et malheureusement, les évènements tragiques de cette année 2015 ne permettent pas d'espérer, à court terme, une baisse de cet électorat xénophobe. Il est même à craindre que la peur et la psychose distillées par le gouvernement et les médias sur le sujet ne créent ne nouvelles vocations à la haine dans notre pays.

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