Entre deux tours, entre deux eaux

Depuis plus de 30 ans que je pratique le vote, c'est la première fois que je me retrouve dans une situation aussi inextricable que inconfortable dans l'entre deux tours d'une présidentielle.

Cela ne fait plus aucun doute, cette élection présidentielle de 2017 ne sera comme nulle autre. La défaite des 2 partis qui ont occupé le pouvoir non stop sous la Ve république, la percée fulgurante d'un inconnu boosté à la dope médiatique, le score étonnant de la gauche radicale et la banalisation hallucinante de l'accès au second tour d'un parti fasciste laisseront des traces indélébiles dans la politique nationale. En bien ou en mal ? on ne le sait pas et, surtout, ce sera à nous d'en décider, par nos actes.

Mais le côté hors norme de ce premier tour n'a pas que des conséquences haletantes sur un changement de paradigme. Il met, à nouveau et avec bien plus de violence qu'en 2002, les électeurs de gauche dans une situation difficile. Dans celle de devoir choisir entre l'abstention qui pourrait conduire au fascisme avéré et le vote pour une violence économique et sociale exacerbée. Entre apporter son vote à Macron en mode apnée pour foutre un coup de pied au cul à ces fachos ou tenter de résister à cette voie tracée d'avance en s'abstenant ou en votant blanc.

Déjà, élaguons un peu le sujet en posant une limite, en tout cas la mienne : non, Macron n'est pas égal ou pire que Le Pen. Non, la casse sociale, même si elle en est en partie la cause, n'est pas pire que le fascisme. Tout n'est pas égal et tout ne se vaut pas. Je combats tous les jours le libéralisme et le capitalisme financier (certes, à mon humble niveau) qui mène notre planète et ses habitants au suicide (parfois littéralement), mais je ne perds pas de vue que mon ennemi juré, par dessous tout, reste le fascisme. La raison en est simple : la casse sociale prônée par le capitalisme financier débridé s'en prend de manière indifférenciée à toutes les catégories sociales inférieures. Il s'agit pour eux de ponctionner tout ce qui est disponible chez les travailleurs, les chômeurs, les retraités, les salariés, de sucer jusqu'à l’exsanguination la moelle du peuple pour aller la planquer dans les paradis fiscaux. Sans différence de couleur, de sexe, de préférence. TOUT le monde doit payer pour enrichir les riches. Dans le cas du fascisme, c'est la même chose sauf, qu'en plus, on va laisser libre cours à la violence et à encore plus de discriminations officielles sur les minorités, sur tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, ne rentrent pas dans le cadre étriqué, dans notre cas du bon français de souche catho blanc et hétéro. Voilà pour cette mise au point.

Revenons à notre situation de l'entre deux tours pour nous, "gauchistes", et nos deux options pas vraiment folichonnes.

J'ai pris assez rapidement à l'apparition des résultats du 23 avril, la décision de ne pas prendre part au vote-mascarade du 7 mai. Par l'abstention ou le vote blanc, peu m'importe. Par colère, par dégout, par dépit. Et puis, la tension du soir d'élection retombant un peu, j'ai transformé les raisons de ce choix en stratégie. L'idée étant de priver Macron d'un socle électoral lui permettant de se croire tout permis, mais aussi permettre à l'opposition (la gauche) de lancer une bataille sociale dès son arrivée au pouvoir. Aucune période d'euphorie post électorale, la réalité de la rue, dès le lendemain de sa prise de fonction. L'idée me botte bien ! et ça, ce n'est possible que si son score est étriqué contre l'ennemi juré qu'est le Front National. En gros, s'il fait moins de 60%, ça nous ouvre une fenêtre d'action pour mettre une pression immédiate. S'il fait plus, ce sera bien plus compliqué. Mais cette option amène aussi une clause : la mise en place d'une limite dans les prévisions de vote à ne pas franchir. La mienne est à 45% pour Le Pen. Si elle est proche de cette limite à 4/5 jours, je mettrais un bulletin Macron dans l'urne, pour la raison que j'ai évoqué au paragraphe précédent.

Maintenant, je voudrais dire un mot sur la position de Jean-Luc Mélenchon. Ceux qui me suivent sur Twitter savent que je me sens proche de son programme économique mais que des divergences fortes sur des sujets qui me tiennent à coeur font que je ne lui accorde pas ma confiance électorale (même si une fois dans l'isoloir j'ai fait, in fine, le choix de son bulletin pour me donner une chance de voir la gauche au second tour, quand bien même cette gauche m'indispose parfois).

Je suis assez dubitatif sur sa position. D'un côté je trouve que le principe de demander à ses troupes de s'exprimer sur la position de la France Insoumise est logique et normal, puisque tout a été conçu dans cet esprit. De l'autre, je pense que c'est une mauvaise idée en vue des législatives, je vais m'en expliquer.

Le score de Jean-Luc Mélenchon au premier tour n'est pas représentatif de la seule France Insoumise. Comme moi, de nombreux électeurs de gauche ont fait ce choix dans l'espoir de briser l'inexorable continuité libérale des ces 40 dernières années. Il suffit de regarder le score de feu le Parti Socialiste associé à EELV pour comprendre qu'une partie de leurs électeurs traditionnels ont fait le choix de Mélenchon sans pour autant partager la totalité de son point de vue, comme peuvent le faire les Insoumis. Il en est très probablement de même pour des écologistes non politisés, des syndicalistes, des associatifs, des abstentionnistes et autres. Cette part de son électorat (que j'estime entre 30% et 40%) ainsi que celle plus proche des Insoumis mais non enregistrée, ne sont donc pas consultées dans cette décision. Si l'on considère que cette première part est un peu moins radicale, on est en droit de penser qu'elle envisage différemment la question du second tour et qu'elle serait plus encline à participer à ce front républicain dont nous sommes pourtant nombreux à ne plus vouloir. On en a aucune certitude mais cela reste très probable. Et quoi qu'il en soit, il n'en demeure pas moins que près de 90% de gens qui ont voté pour lui n'ont pas leur mot à dire sur l'utilisation de leur mandat dans la manière de lutter à très court terme contre le FN, et ça c'est un problème. Nous avons passé des décennies à expliquer et argumenter sur le fait que le score électoral d'un candidat ne peut en aucun cas être considéré comme un vote d'adhésion global, et voilà que nous faisons cette erreur d'appréciation. C'est d'autant plus dommageable qu'au lendemain de l'élection de Macron, nous aurons besoin de cet argument pour discréditer son résultat !

Cette partie de l'électorat qui a en quelque sorte voté "utile", se voit donc piégée dans une position dans laquelle elle n'a aucune influence et qui a des chances d'être différente de sa propre vision. Alors, bien sûr, elle peut aller voter macron le 7 mai, on est d'accord, mais dans les faits je crains fortement que cela ne douche un peu ses velléités d'adhésion lors du prochain scrutin. Chat échaudé craint l'eau chaude, comme on dit. Il aurait été plus efficace de dire un truc du genre "Pas une seule voix pour Le Pen ! faites votre choix en conscience pour qu'elle n'accède pas au pouvoir. Pour ceux faisant parti de la France Insoumise, nous procèderons à un vote pour avoir votre choix". Tout le monde y aurait trouvé son compte et le tabassage en règle par les médias et les personnalités aurait été plus difficile.

140 caractères étaient clairement insuffisants pour exprimer cette position !

PS : merci de ne pas me pilonner d'injonction au vote utile ou au non vote. On peut discuter, mais pas dans un style agressif.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.