ce que nous rappelle l'affaire Zecler

Doit-on considérer la police comme violente, raciste de manière systémique ? Tel semble le débat accompagné de certaines simplifications, démagogiques pour le gouvernement, polémiques pour ces opposants. Mais ces controverses nous détournent de la réelle urgence: interroger sinon réformer le rapport de la police au gouvernement, à la société, puis mieux définir son rôle et ses pouvoirs.

 

Doit-on considérer la police comme violente et raciste de manière systémique ? Tel semble le débat accompagné de certaines simplifications abusives, démagogiques pour le gouvernement, polémiques pour ces opposants. Malheureusement, ces controverses nous détournent de la réelle urgence: la nécessité d’interroger sinon de réformer le rapport de la police au gouvernement et à la société, avec comme corollaire celle de mieux définir son rôle et ses pouvoirs.

            Inutile de rappeler l’ambiguïté de l’attitude des « forces de l’ordre », vocable répété ad nauseam par la plupart des medias, dont il faudra mesurer l’indépendance et la nocivité, depuis le début de la crise des gilets jaunes. La phrase inacceptable du préfet Lallement : « nous ne sommes pas dans le même camp. » la résume. Nous avons accepté l’instrumentalisation d’un corps indispensable de notre société à des fins de gestion sociale et de répression politique. Jamais la police n’aurait dû accepter d’aller aussi loin qu’elle est allée. Jamais elle n’aurait dû accepter de défendre l’état plutôt que les citoyens. Qui pouvait croire que les manifestants de la première heure, parfois âgés, rarement encartés, pouvaient se comporter en dangereux casseurs et méritaient les brutalités qu’ils ont subies? 

            La crise que nous vivons dévoile le laisser-aller juridique, la tolérance de certains excès, compromissions nécessaires pour continuer à tenir la police. L’article 24, relève plutôt de négociation de petit notable inquiet, de maquignon pervers que de la volonté de protéger les policiers : des lois plus rigoureuses que celles de « sécurité globale » existent déjà. Elles ne sont simplement pas appliquées. Heureusement les faits sont têtus : l’affaire Michel Zecler permet de mettre en lumière de nombreuses zones d’ombre. Le sentiment d’impunité, la stupidité et la lâcheté d’une brigade entière d’intervention d’abord… mais aussi de petites entorses à la justice, comme l’étrange attitude d’un médecin qui ne donne que 6 jours d’ITT à un homme visiblement blessé ! A-t-il voulu éviter aux policiers une procédure plus lourde? Une enquête serait utile sur ce point. Ou le silence des pouvoirs publics sur les graves accusations portés par les trois policiers qui auraient pu mener Michel en prison pour plusieurs mois.

Peut-on dire alors que cette affaire révèle des pratiques régulières… ce que conteste avec la dernière fermeté le gouvernement ? Sans doute si on se réfère, parmi tant d’autres, au récent témoignage quelques jours après cette affaire, de Lamine Ba, médiateur de Sevran. Il revient sur son arrestation après avoir préféré garder le silence durant plusieurs mois : Un jour, il assiste à une altercation entre policiers et un automobiliste qui bloque la circulation et sort de sa voiture pour calmer la situation. La situation s’envenime immédiatement et une vidéo (encore une fois indispensable) révèle une réalité soigneusement occultée : la violence endémique de certains fonctionnaires de police, sans doute identifiables et identifiés.

            L’agent tente immédiatement de déséquilibrer Lamine par un plaquage. Une telle prise est connue comme très dangereuse : elle aurait pu faire heurter l’asphalte à la tête du jeune homme. Seule une réaction de praticien des arts martiaux lui permet d’éviter la chute. On le voit ensuite ouvrir les bras et tenter le dialogue. Mais le policier qui lui fait face lance un crochet appuyé ! Est-ce tolérable ? Digne de la police ? Lamine esquive et commence à se défend de l’agression. La suite de l’histoire manque cruellement de surprise : comme pour Michel Zecler, tous les autres policiers, étrangement immobiles jusque-là, interviennent : ils utilisent un Teaser, plaquent Lamine au sol et le traînent au commissariat. La suite révèle là encore plusieurs dysfonctionnements inacceptables : en premier lieu, la victime de la violence se voit accuser de rébellion, outrage etc. comme pour le producteur de musique… ce que dément la vidéo. Ces déclarations contestables seront-elles retenues par la justice ? Plus encore, il semble que le policier avec qui Lamine s’est battu –il n’y a pas d’autre mot, soit surnommé Robocop et coutumier du fait. Ce qui expliquerait l’attitude des autres agents, eux-mêmes apeurés et qui ne savent d’abord comment réagir.

Comment comprendre qu’une enquête ne soit menée sur le policier ou plutôt le délinquant en question ? Les menaces, injures qu’il aurait proférées « je vais te tuer, te crever etc. » et qui constituent des délits et ne sont sans doute pas isolées et réservées à la victime. Si tous les faits sont confirmés, il deviendra sans doute évident que le commissariat de Sevran tolère en son sein un individu violent et dangereux. Combien d’autres affaires comparables à lui reprocher ? De jeunes gens arrêtés, voire condamnés sous son témoignage ?  Combien d’Allan Lambin, de Mohamed Gabsi, Cédric Chouviat, qui ont payé de leur vie une confrontation avec la police pour des motifs bénins ? Cette cécité volontaire serait un prix à payer pour garantir une certaine « paix » sociale ? Il serait préférable de fermer les yeux sur les dérapages, physiques et verbaux, d’y contribuer en utilisant une terminologie inacceptable : « racaille », « ensauvagement », « vermines », « individus», « casseurs », qui visent à déshumaniser le petit délinquant, mais aussi le manifestant, l’opposant politique. Une technique efficace des dictatures.

Une question  fondamentale doit être posée : si les 3 policiers du 17ème, si cet agent de Sevran, sont capables de mentir, et que les autres n’osent les contredire et au contraire les « couvrent » (et même, plus au regard de la brutalité de leurs interventions), peut-on encore accepter une seule condamnation basée sur la déclaration de policiers ? Nous sommes tous témoins de tels dérapages. A Montreuil où je vis, j’ai déjà croisé certains de ces agents difficilement contrôlables, et nous n’imaginons pas qu’ils soient inconnus de leur hiérarchie : l’un d’entre eux se montre régulièrement violent avec les biffins par exemple, sous le regard gêné de ces camarades. Quelques mois plutôt, bouleversés, nous avons également assisté à l’arrestation de personnes alcoolisées inutilement cruelle, avec l’usage de chiens, à Nice. Des jeunes nous ont empêchés de réagir nous expliquant que le danger serait trop grand pour nous de nous opposer aux policiers !

Comment notre société doit elle réagir à une telle problématique ? D’abord en s’interrogeant sur la légitimité et le contexte de l’usage de la force : bien sûr, elle devrait être évitée, progressive comme dans de nombreux autres pays et surtout pas ainsi normalisée sinon encouragée ! A tout le moins, on devrait s’interroger sur le fait qu’elle doit s’accompagner de discernement et d’impartialité. Que veut dire : « usage légitime de la force » ? Ces affaires et de nombreuses autres, les innombrables révélations sur les comptes Facebook extrémistes, montrent que nous devons immédiatement réformer la police et les règles judiciaires qui encadrent ses activités. Les vidéos, qui garantissent notre sécurité, comme celle de certains policiers, ne sont à proscrire, elles sont à encourager, systématiser. Et si l’usage de la violence doit être combattu, celui des armes, est à proscrire. La justice doit aussi réagir, s’amender et revoir l’intégralité des procès générés par des affrontements avec la police, et en premier lieu, ceux des manifestants de ces dernières années.

 

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