Lieux de culture et pass : une mission oubliée ?

Les spectacles reprennent, chacun peut s’en réjouir… et en profiter… à condition de posséder un passe sanitaire. comment excuser la servilité de nos institutions ou de nos responsables de salles qui l'acceptent sans la moindre réaction ? article d'Urszula Mikos et Olivier Cohen

Les spectacles reprennent, chacun peut s’en réjouir… et en profiter… à condition de posséder un passe sanitaire. Selon notre exécutif et son inénarrable novlangue, ce « protocole à la fois protecteur et incitatif » contribuera à remporter notre guerre contre l’un des plus abominables virus de ces cent dernières années. Outre le fait qu’il existe d’autres combats indispensables et urgents : cancers induits par nos conditions de vie ou de travail, diabète, malnutrition, pollution, dépressions responsables de centaines de milliers voire de millions de décès, on peut s’interroger sur la violence, la malveillance assumée de cette mesure. La brillante communication de la république en marche ne fait pourtant pas mystère de sa finalité : « on va leur faire une vie de merde... on va leur pourrir l’existence. ». Elle rappelle certaines pages de notre histoire, les continuelles ségrégations qui se sont succédé au long du vingtième siècle, aux Usa, en Europe fasciste, en Afrique du Sud, en Asie — malheureusement, les références ne manquent pas. Qu’il s’agisse cette fois d’une discrimination sanitaire, plutôt que raciale, politique ou religieuse, ne la rend pas plus acceptable. On se souvient avec quelle véhémence certains mouvements extrémistes prônaient la déchéance des droits sociaux pour les personnes atteintes du Sida.   

            Justifié par les vertus d’une vaccination, censée protéger de manière absolue, il perd tout sens lorsque l’on sait qu’elle ne prévient que des formes graves, et n’évite la contamination que selon un pourcentage variant entre 34,5678 et 87,65432 % — selon la puissance des rafales balayant le cerveau de nos gouvernants. Une aberration juridique qui sera sans doute rendue plus absurde lorsque nous connaîtrons enfin la réalité des effets secondaires et les implications sur le long terme de cette panacée…

            Mais si l’on peut comprendre pourquoi notre exécutif s’obstine dans son absurde et inepte politique sous peine de se ridiculiser ou de perdre le peu de crédibilité qui lui reste, comment excuser l’attitude de nos institutions ou de nos responsables de salle ? L’argument sanitaire, déjà fallacieux, étant devenu caduc, comment peuvent-ils accepter de se prêter à cet ignoble tri des spectateurs ? Si prompts à s’indigner pour des causes certes les plus louables mais immanquablement lointaines, les violences salafistes, l’occupation de Gaza, le massacre des Ouïghours, les guerres au Soudan, au Yémen… que ne prennent-ils aussi –et enfin !- position ici et maintenant ! Voilà enfin le moment où ceux qui gèrent nos lieux d’éveil et d’esprit, nos « sentinelles de la pensée » auto-proclamés, peuvent afficher leur sens moral, montrer leur engagement social et politique. Rien pourtant, le silence… aucune voix ne s’élève, comme lors du mouvement des gilets jaunes, des manifestations des migrants, des soignants, des enseignants…

 Si l’on peut comprendre la réalité économique de certains exploitants tributaires de leurs recettes, certains théâtres dits privés, les petits lieux sans moyens, il devient gênant de constater combien les tenanciers des salles, cinémas, festivals institutionnels, subventionnés, se sont rapidement et servilement organisés pour se mettre au diapason de ce nouvel ostracisme. Alors que de nombreux restaurateurs, cafetiers, rivalisent d’invention pour contourner cette mesure inique, nos responsables de lieux de création, nos artistes n’agissent pas, ou si peu. Ils baissent la tête, s’applaudissent de retrouver « leurs » publics, s’affichent sur « leurs » plateaux, dans « leurs » loges… pire, ils contribuent souvent à la violence générale, ne trouvant pas de qualificatifs assez sévères contre les arriérés, les incultes, les complotistes qui s’opposent aux préconisations de notre exécutif, qui refusent le progrès, le civisme. Ce qui pourrait tenir d’un procédé assez veule (accuser son chien de la rage pour le noyer) relève sans doute d’une compromission plus sournoise : déshumaniser l’adversaire pour lui ôter tout droit à exister ou s’exprimer. Et ainsi justifier, excuser sa propre lâcheté ! Ce manque de réaction –  on pourrait rivaliser d’idées, de propositions alternatives, de détournement de cette loi mal fichue…, ce refus d’interroger l’inqualifiable, cette absence de résistance, de soutien du public et de son personnel dans son entier, correspond-il vraiment aux missions de service public ?

Bientôt, avec la complicité de cette « élite », on traitera les « antivax » — ceux qui ont simplement le tort de s’interroger sur la politique sanitaire actuelle, ou sur une technique expérimentale nouvelle… de « rats », de « cafards », de « nuisibles »… on les accusera de tous les échecs et de tous les décès, avant peut-être de les parquer, de les isoler physiquement ou socialement.

En jouant cette partition-là, les artistes et leurs encadrants ne perçoivent pas combien ils déçoivent ceux qui n’acceptent pas la mascarade actuelle, combien ils se compromettent irrémédiablement. Comment le public pourrait-il respecter les créateurs si prompts à donner des leçons après les avoir vus se déculotter de la sorte ! Cette crise aura au moins la vertu de poser la question du sens même de la présence d’un « artiste » sur un plateau : qu’a-t ’il à dire ? Avec quelle légitimité éthique, sociale, si, par paresse, intérêt, lâcheté il tolère toutes les violences, les précarisations, les malveillances ? Pour qui et pour quoi a-t ’il simplement le droit de parler, lui qui ne s’intéresse qu’à son confort et à sa carrière ?

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