Les Gilets jaunes à Saint-Nazaire: le problème des revendications

A l'Assemblée des assemblée à Saint-Nazaire ce week-end sera sans doute posée la question des revendications du mouvement des Gilets jaunes. Mais cette question est-elle bien posée ? Ce texte cherche à exposer clairement les principales stratégies possibles selon moi...

Après cinq mois de mouvement, il peut sembler aujourd’hui essentiel de structurer des revendications claires. Il est sans doute vrai qu’il n’est pas possible de continuer éternellement une mobilisation sans but précis, comme pure expression d’un mécontentement diffus. Il faut donc dire quelque chose, mais quoi ? Plusieurs stratégies sont possibles. Elles ne sont pas équivalentes. Comme tout choix, elles s’ancrent dans des analyses différentes de la situation actuelle et amènent à des conséquences différentes. Passons quelques grandes options en revue.

Revendiquer des mesures sociales précises. C’est la stratégie la plus immédiate et concrète : elle permet d’obtenir à court terme des améliorations de nos conditions de vie. C’est la stratégie qui fut toujours celle des syndicats et plus largement du mouvement ouvrier au 20e siècle, notamment en 1936. On instaure un rapport de force, on fait peur au patronat et on négocie ensuite avec lui pour obtenir des avancées concrètes : congés payés, hausse des salaires, protection sociale, temps de travail…

  • Avantages. On peut discuter longtemps des principales mesures que nous souhaitons, tant la liste est longue de ce qu’il faudrait changer… Néanmoins, il est crédible d’imaginer obtenir des mesures qui ne peuvent être qu’utiles. Le gouvernement, à bout d’options, serait sans doute heureux de pouvoir lâcher quelques mesures « légitimées » par le fait d’être revendiquées « officiellement » par une représentation conséquente des Gilets jaunes. On peut néanmoins faire le pari qu’il ne donnera rien et que donc il sortira délégitimé encore plus et ainsi nous pourrons dire : il n’écoute pas nos revendications, raison donc de continuer le mouvement vers une gradation de la radicalité des revendications, comme réclamer à termes la démission du gouvernement.
  • Limites. Obtenir quelque chose de conséquent serait finalement décevant : d’une part, il signerait l’arrêt du mouvement (on ne peut pas continuer une mobilisation qui a obtenue ce qu’elle souhaitait, ne serait-ce qu’en partie), mais surtout, nous le savons bien, ce ne serait qu’un répit de courte durée. Tant que continuera l’orientation néolibérale des politiques publiques, tôt ou tard les acquis obtenus seraient remis en cause. Plus encore, on peut donner d’une main et reprendre de l’autre : à quoi sert une augmentation du SMIC si par ailleurs les loyers plus l’électricité augmentent d’autant ?

Revendiquer la démission de Macron. Cette option part du principe très pragmatique qu’on ne peut pas changer de politique avec les mêmes au pouvoir. Macron a été élu sur un programme d’ailleurs ouvertement libéral : comment demander à toute son équipe de libéraux d’imaginer une politique sociale ? Il y a comme un problème.

  • Avantages. C’est symboliquement fort. Cela marque le refus fort d’une politique, cristallisé dans l’éjection d’une personnalité la représentant. Mais pour que cet acte symbolique soit suivit d’effets concrets, il faut mettre quelqu’un d’autre à la place, qui change réellement de politique ! A quoi bon virer Macron si c’est pour avoir la même chose après lui ? Dans le paysage politique actuel, la seule option crédible est sans doute la France insoumise. Ainsi, demander la démission de Macron est une stratégie qui ne prend sens que si l’on souhaite faire accéder la France insoumise, en tout cas, un parti de gauche de gouvernement à la place du gouvernement actuel, à la faveur d’élections anticipées.
  • Limites. Une analyse large de la situation actuelle permet de penser que cette solution s’avérerait insuffisante. Sur le papier, en théorie, il est bien sûr possible d’imaginer un « bon roi ». Un parti politique sage et bienveillant qui saurait mettre en place les bonnes politiques, favorables au peuple… En pratique, il apparaît naïf de croire cela : l’histoire le dément et la compréhension des mécanismes tant de nos institutions que de l’économie actuelle rend presque impossible un tel scénario. Pour qu’un nouveau gouvernement puisse mettre en place des politiques sociales aujourd’hui, il faudrait changer avec lui une grande partie des hauts fonctionnaires. 40 ans de gouvernements libéraux ont en effet placés aux postes clés des personnes acquises à cette idéologie. De plus, un gouvernement n’a pas tout pouvoir, loin de là : il fera face en l’occurrence à une riposte du privé considérable, notamment par le biais de la presse ou à une répression économique. Il faut donc des soutiens...dans le monde des puissants. Et donc des compromissions… C’est la stratégie qui fut mise en place par Mitterrand dans les années 80 et on connaît le résultat, comme l’explique Juan Branco dans une excellente interview : Juan Branco sur son dernier livre Crepuscule, interview sur Thinkerview.

Le RIC et autres mesures démocratiques. Notre système politique est de toute évidence une oligarchie libérale élective, comme le remarquait Castoriadis déjà il y a quarante ans ou comme aujourd’hui le montre de façon limpide le travail de Juan Branco justement. Un fait très simple suffit à le démontrer : quels moyens d’actions avons-nous, nous soit disant citoyens et citoyennes, pour agir sur la politique de notre pays ? La réponse est un et un seul : l’élection de représentants. Il s’agit donc de choisir entre les factions d’une caste dirigeante, celle des « politiques ». Sans même prendre en compte le fait fâcheux que ce petit clan est aujourd’hui bien corrompu, de fait, une telle situation est oligarchique : les positions politiques en effet ne sont disponibles qu’à une élite, celle des partis politiques. Il y a donc d’un côté celles et ceux qui commandent et de l’autre celles et ceux qui obéissent...et certes, choisissent leurs maîtres (ô avancée « démocratique »!). La citoyenneté démocratique, au contraire, repose sur le principe fondamental que ce sont les mêmes qui commandent et sont commandés (Aristote, La Politique). Le pouvoir est donné alternativement à des personnes différentes, si bien qu’au cours d’une vie, tout le monde est censé, un jour, servir la communauté en assumant des charges publiques. Autant dire qu’on en est loin aujourd’hui...autant que de la démocratie véritable…

  • Avantages. Tous les enjeux politiques sont, en définitive, des enjeux de pouvoir. C’est LE point essentiel et il est évident qu’obtenir des moyens qui permettent de « reprendre du pouvoir » à l’État est une avancée décisive. Des outils démocratiques comme le RIC permettraient d’exercer un contre-pouvoir efficace contre les gouvernants, empêchant des dérives trop importantes comme aujourd’hui.
  • Limites. Des mesures isolées comme le seul RIC risquent d’être difficile à mettre en place. Bien évidement, le gouvernement, qui fera les lois les instituant, fera tout son possible pour en diminuer la portée. Dans les faits, de tels outils risquent d’être réduits à l’impuissance. Il faudrait donc, si l’on demandait une mesure concrète comme le RIC par exemple, spécifier explicitement son contenu légal, le détail de ce qu’il sera.

Demander une constituante. C’est une option beaucoup plus ambitieuse : l’écriture et l’application d’une nouvelle constitution et la refonde profonde des institutions politiques du pays. C’est évidemment ce qu’il faudrait faire, dans l’idéal. Le seul moyen, radical, de changer durablement la structure de pouvoir de notre société et donc le rapport de force avec le pouvoir économique. Ce serait non seulement l’occasion de consolider des garde-fous constitutionnels aux attaques contre les droits sociaux, mais aussi et surtout la possibilité de démocratiser notre système politique et redonner du pouvoir à la « société civile », de façon massive et durable.

  • Avantages. C’est faire l’histoire, avec un grand H. Instaurer une bifurcation décisive, qui ouvre alors de nouveaux possibles considérables. Quelque part, on peut penser que cette option est inévitable sur le long terme : il semble peut probable aujourd’hui que notre société continue très longtemps avec les institutions de la Ve république...
  • Limites. Sommes nous prêt(e)s ? Une constituante, ça ne se fait pas tout les matins ! Il s’agit d’un acte politique décisif, qui engage une société dans une structure politique pour longtemps (des décennies voire des siècles…). Bref, « faut pas s’planter » quoi ! Demander une constituante aujourd’hui, c’est faire le pari que la société supporte, dans sa majorité, le modèle de société que nous voulons. Il faut être sur que le résultat soit à la hauteur de nos attentes.

Ne rien demander et se constituer en force politique propre. Une autre option majeure est de cesser de « demander des choses » au pouvoir. Les Gilets jaunes pourraient être le premier mouvement politique ne participant pas aux élections ! L’existence d’un tel mouvement serait sans doute des plus utiles à notre société. Sortant des logiques oligarchiques de l’élection, il permettrait de constituer un contre-pouvoir fort, comme le furent à leur grande époque les syndicats et le mouvement ouvrier.

  • Avantages. On peut le faire nous-mêmes ! Pas besoin d’attendre quoi que ce soit de quelqu’un et surtout pas de l’État. C’est donc une stratégie des plus facile et sûre à mettre en œuvre.
  • Limites. Ou plutôt difficultés… Qui seront cette fois-ci internes : de longues heures de discussions collectives sont à prévoir pour espérer mettre en place et faire vivre une telle organisation, faisant face à toutes les difficultés propres aux collectifs humains. Il y aura des luttes de pouvoir au sein du mouvement, des tendances divergentes, des problèmes pratiques… Néanmoins, les Gilets jaunes sont de fait un mouvement ayant réussit jusque-là à dépasser ces difficultés. On peut donc penser qu’elles ne sont pas insurmontables…

 

Nous avons terminé notre petit tour des grandes options stratégiques qui nous semblent s’offrir aux Gilets jaunes actuellement. Ce qui me semble important, c’est de comprendre qu’il y a plusieurs stratégies possibles, chacune avec des avantages et des inconvénients, chacune avec des buts différents, mais surtout, chacune avec des conditions de possibilité propre et des conséquences, des effets, particuliers. Il existent sans doute d’autres stratégies, qui ne sont pas listées ici, c’est à notre imagination de les inventer, en fonction des circonstances ! Par ailleurs, il est possible de mettre en place plusieurs stratégies en même temps, mais cela demande tout de même de bien comprendre leurs différences, car chacune demandera des actions différentes pour être appliquée avec succès.

 

 

Un Gilet jaune (un peu trop universitaire?)

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