Gilets Jaunes - Que faire ?

C'est la question brûlante de toutes les AGs : comment agir sur la société qui est la nôtre. Le problème fondamental des Gilets Jaunes, se dressant contre la tendance historique du néolibéralisme, processus de capture par le privé de toutes les dimensions de la vie, peut se résumer à cet impératif : briser le cercle d'impuissance croissante de la société face au privé.

C'est la question brûlante de toutes les AGs : comment agir sur la société qui est la nôtre et parvenir ainsi à une forme d'accomplissement de nos combats. Agir, afin de transformer ses conditions d'existence constitue le but premier et fondamental de tout mouvement social. Dans le cas de la mobilisation actuelle des Gilets Jaunes, l’objectif est des plus ambitieux, puisqu'il s'agit d'un combat global, au-delà des luttes locales et singularisées, ayant pour but de transformer la structure, notamment institutionnelle, de notre société, afin d'en modifier les rapports de forces internes. En d'autres termes, il s'agit de reprendre la main sur le devenir de notre société, engagée, sous le gouvernement actuel, en continuité avec 40 ans de politique néolibérale, dans un processus de transfert de pouvoir du public au privé, processus de capture par le privé d'infrastructures et d'activités d'intérêt public. L'enjeu est, on le voit bien, un enjeu de pouvoir. Le processus de capture poursuivit par le privé peut être décrit comme une privatisation globale de la vie sociale : le territoire et les espaces de vie sociale sont de plus en plus privatisés, les infrastructures structurelles (réseaux routier, ferroviaire, électrique, etc.), leur gestion et les activités de service qu'elles offrent à la collectivité sont de plus en plus, elles aussi, exercées ou possédées par des entreprises privées. Du fait du désengagement de l’État des dispositifs de redistribution des revenus, notamment de l'aide sociale mais aussi de la régulation des prix et des salaires, les conditions économiques d'existence sont de plus en plus dépendantes du privé (du salaire salarié ou de la demande du marché pour les activités non salariées). Par conditions économiques d'existence nous entendons la distribution des revenus et le contrôle de leur flux : qui peut me procurer l'argent nécessaire à mon existence ? Qui contrôle les prix des activités et biens qui me sont nécessaires? Qui contrôle la marchandisation de telle activité, tel bien, qui me sont nécessaire? Tous ces phénomènes, ainsi que de nombreux autres concomitants, dessinent une tendance globale, un processus, ayant pour conséquence directe qu'une part croissante des dimensions de nos vies deviennent contrôlées par des entreprises privées. Or, contrôler le flux de biens nécessaires ou la pratique d'une activité sociale constitue du pouvoir, puisque ce contrôle permet d'agir sur des personnes et plus exactement, sur leurs agissements. « Agir sur l'agir » : c'est ce que nous appellerons exercer un pouvoir. L'entreprise m'impose de nouveau horaires : elle n'agit directement que sur une réglementation abstraite, mais son pouvoir se manifeste par le fait que mon agir - c'est-à-dire mes actions - se modifie conformément à cette règle abstraite. L'entreprise n'agit pas directement « sur moi », elle ne me force pas (dans l'absolu, je suis libre d'agir différemment de ce qu'elle me demande) : son pouvoir se manifeste par la performativité de ses injonctions, c'est-à-dire par le fait que les agissements des personnes concernées (employé·e·s, fournisseurs, client·e·s...) se modifient conformément à la volonté de l'entreprise (plus exactement, à un certain nombre d'énonciations : la directrice a dit...il est écrit dans le nouveau règlement...untel signe le contrat...etc.). Bref, le pouvoir de A sur B se manifeste par le fait que A peut agir sur l'agir de B, sur sa séquence d'actions. Ainsi, le contrôle croissant de dimensions de la vie par le privé soustrait celles-ci à la délibération – au pouvoir – démocratique, à l'agir collectif, subordonnant ce dernier aux logiques de structuration et aux finalités des entreprises privées. Ainsi, le privé gagne du pouvoir sur la collectivité et plus encore sur les individus, par l'accroissement croissant du contrôle des activités humaines de nos sociétés.

L’État dispose d'institutions qui lui permettent d'agir sur la société (sur l'agir de nombreuses personnes : des fonctionnaires qui exécutent les ordres à l'automobiliste qui s'arrête au feu rouge en passant par l'entreprise qui paie ses impôts...ou pas) et donc d'exercer un pouvoir. Les entreprises disposent de moyens qui leur permettent d'exercer du pouvoir (agir sur l'agir d'autrui) : l'argent tout d'abord, qui leur permet d'acheter des biens et des services (et donc de susciter les actions individuelles qui accompagnent ces transferts de propriété) ainsi que l'autorité de l'Etat et l'appareil législatif qui garantissent la propriété privé d'une part et la subordination des salarié·e·s d'autre part. Mais nous, soit disant citoyens et citoyennes, quel pouvoir avons-nous? Quels sont les medium qui nous permettent d'agir sur l'agir de nos concitoyen·nes? N'ayant pas d'autorité sur les autres acceptée et garantie socialement telle l'autorité de l’État ou de l'entreprise, notre pouvoir (les medium qui nous permettent d'agir sur l'agir) se limitent à l'argent, en tant qu'agent économique, à l'action de notre corps et à la parole. L'argent, malheureusement, est mal réparti et on ne peut pas dire que ce soit les Gilets Jaunes qui en sont les mieux pourvu·e·s dans ce pays. L'action du corps est utile, à la fois comme confrontation directe au pouvoir et comme manifestation d'une engagement particulier dans l'existence, faisant exemple aux yeux de tous. C'est ce type d'action que nous mettons en œuvre lorsque nous manifestons ou construisons une cabane par exemple. La parole est certes encore gratuite et, en principe, libre ; mais elle se heurte aux dislocations de l'espace social qui isole les groupes sociaux dans des représentations préconçues comme des imaginaires singuliers, rendant le dialogue entre différentes vision du monde difficile voire impossible. De plus, la parole, si elle permet de persuader les cœurs et les esprits sans trop de mal, parvient plus difficilement à convaincre à l'action. La difficulté désormais chronique des mouvements sociaux français à mobiliser à la grève depuis 20 ans en est le signe. La raison est bien sûr triviale : si les nombreux·ses soutient aux Gilets Jaunes ne se sont pas mis·es en grève jusqu'à présent, c'est bien sûr parce qu'elles ne le peuvent pas, ou du moins pas à un coût raisonnable. Qui paiera leur salaire et assurera leurs conditions économiques d'existence? Ne risquent-ils pas de perdre leur emploi? Ce point rejoins donc directement ce que nous pointions plus haut : l'emprise croissante du privé sur les conditions économiques d'existence est la cause directe de la difficulté actuelle à mobiliser à la grève les salarié·e·s. Un cercle vicieux des plus dangereux s'enclenche alors : plus le privé capture les conditions économiques d'existence de la société, moins celle-ci peut s'opposer, par la grève, à cette capture, etc. Le problème fondamental des Gilets Jaunes, se dressant contre cette tendance historique, peut se résumer à cet impératif : briser ce cercle d'impuissance croissante de la société face au privé.

Nous devons retrouver des moyens d'agir sur la société, autrement dit, du pouvoir. Reprendre du pouvoir et non prendre le pouvoir (option qui ne changerait pas en elle-même les rapports de pouvoir internes à nos sociétés - ce ne serait qu'y occuper une place déjà là). A partir de ce constat, deux grands axes s'offrent au mouvement des Gilets Jaunes : chercher soit à « mouvoir les autres », soit à se mouvoir soi-même. La première option consiste d'une part à chercher à consolider et à agrandir le nombre des soutiens, ainsi qu'à les inciter à agir ou du moins les préparer à l'action. La seconde option consiste à mener des actions collectives diverses, sans attendre donc l'assentiment du pouvoir ni l'aide de qui que ce soit d'autre. Deux dynamiques donc, qui ne sont nullement contradictoires et peuvent être menées de concerts, mais qui font appel néanmoins à des stratégies et des types d'actions forts différents. Les buts de ces dynamiques étant dissemblables, les moyens permettant d'y parvenir le sont aussi, très logiquement. Examinons ces deux approches successivement.

A partir de l'expérience du mouvement, il est possible de dire aujourd'hui que l'agrandissement du socle de soutiens passe d'un côté par des actions de proximité et d'un autre, part la dissémination de contenus sur le web et tout particulièrement les réseaux sociaux. Les actions de proximité ont été jusqu'à présent les ronds points et autres points fixes, les conversations informelles avec nos entourages, sans doute localement d'autres actions... Toutes ces actions ont un point commun : elles consistent à converser avec les gens que l'on souhaite convaincre. Il s'agit donc de réfléchir, pragmatiquement, c'est-à-dire toujours relativement à la situation présente et locale, aux moyens qui nous permettent de parler à celles et ceux que nous voulons convaincre. Trouver d'une part les actions qui permettent à un dialogue de se tenir mais aussi donc le discours qui puisse toucher les personnes. Instaurer le dialogue doit être la priorité absolue de ces approches, puisque c'est seulement par le dialogue que l'on peut convaincre une personne. Un dialogue réussit demande deux conditions : la personne doit être ouverte à la discussion, à l'écoute de l'autre et le dialogue doit se poursuivre suffisamment longtemps pour que les divergences décisives soient abordées. Ainsi, il s'agit de mener le dialogue, d'être capable d'une part de le rendre possible mais plus encore de le poursuivre jusqu'à ce qu'une avancée significative de la position de l'autre soit obtenue. Le dialogue n'est pas le débat, en aucun cas. Le débat consiste en l'exposition successive d'opinions divergentes. Il consiste tout au plus à leur opposition, en tout les cas, en leur simple juxtaposition. S'il est impossible, par le débat, de faire évoluer les opinions d'un adversaire, c'est parce que le cheminement de pensée nécessaire à faire évoluer celle-ci dans ses positions conceptuelles ne passe pas par l'opinion. Les opinions sont des résultantes : conséquences déterminées d'un agencement complexe, conceptuel mais aussi relatif à une expérience personnelle, à un imaginaire, à un système de valeurs, à la symbolique sociale de son milieu social, etc. Il faut agir « en sous-main » sur toutes ces dimensions pour qu'une personne change d'opinion. Seul le dialogue permet cela, car il consiste en un aller-retour permanent entre les deux parties : chacune expose la structuration de sa pensée, explorant celle de l'autre par des mouvements successifs, permettant petit à petit de mettre à jour les véritables divergences sous-jacentes aux opinions particulières de deux personnes. Tout ceci n'est rien d'autre que la dialectique socratique, consistant avant tout à comprendre la position de l'autre pour, en partant de cette position, l'amener lui-même à mieux la comprendre pour en discerner les faiblesses voire les contradictions. On ne convainc pas « de force », par l'avancée d'un argument d'autorité, et encore moins par une démonstration dogmatique, mais en montrant à l'autre son erreur, les problématiques de sa propres pensée. Le meilleur cadre d'un tel dialogue est donc naturellement la discussion de vive voix avec une seule personne. Les points fixes Gilets Jaunes permettent assurément cela, le problème qu'ils posent est qu'ils n'ouvrent pas la possibilité du dialogue avec toutes les personnes. Généralement, au vue de ce que montre l'expérience, seules celles intéressées – et donc le plus souvent préalablement sympathisantes...ou franchement hostiles mais néanmoins "engagées" dans des questionnements communs – viennent parler aux points fixes. Une part non négligeable de la population, d'autant plus les classes sociales éloignées de celles des Gilets Jaunes de tel point fixe, ainsi que les personnes complètement indifférentes au mouvement, ont tendance à passer leur chemin... Ainsi, il semble utile de compléter le dispositif des points fixes, indispensable à l'ancrage dans les territoires et l'espace public, par de nouvelles actions. Il ne faut pas hésiter à se monter créatif, tout prétexte étant bon pour parler aux gens. On peut imaginer faire du porte à porte, organiser des évènements festifs, des débats publics, des cours d'éducation populaire sur l'économie, l'histoire ou les systèmes politiques... Les contenus web sont bien sûr à développer, en continuité avec ce qui se fait déjà : se substituer aux médias dominants par la création de webmedias indépendants, créer du contenu sur YouTube destiné à "éveiller les consciences", accessible et pour tous publics, créer des sites de données centralisant les faits (sur la corruption en France, sur les collusions public-privé, etc.). Bref, créer un arsenal pour convaincre, pour répondre à tous les scepticismes à surtout, contrer les mensonges des discours politiques et médiatiques dominants. Ce qui est important, pour convaincre une personne, est de lui apporter deux choses : de l'information et un cadre conceptuel pour qu'elle l'analyse correctement. La plupart des personnes encore sceptiques sur l'utilité des Gilets Jaunes et la nécessité d'agir le sont soit, parce qu'elles n'ont pas les bonnes informations (elles n'ont pas vu les images montrant l'ampleur des violences policières, elles ne connaissent pas l'ampleur de l'évasion fiscale, elles ne connaissent pas les partenariats public-privé qui se multiplient aujourd'hui, etc.) soit parce qu'elles n'ont pas le cadre conceptuel nécessaire à l'analyse globalement du monde qui est le nôtre. Ce cadre d'analyse doit impérativement être consolidé et étendu aujourd'hui. Il est remarquable que la plupart des Gilets Jaunes aient dans l'ensemble, à ce que nous avons pu constater empiriquement, un cadre d'analyse relativement homogène et efficace de la société contemporaine. Le fonctionnement global du capitalisme, des enjeux de lutte entre public et privé, des politiques managériales, etc. sont bien compris. C'est ce genre de vision globale des mécanismes de pouvoir qui agissent nos sociétés qu'il faut apporter aux personnes, afin qu'elles puissent comprendre de quels processus sous-jacents les informations qu'elles reçoivent sont les signes, ainsi qu'elles soient en mesure de juger les discours politiques et comprendre les stratégies de dominations qui les sous-tendent.

Se mouvoir soi-même pourrait paraître a priori plus aisé que de tenter de faire agir les autres, la pratique, pourtant, ne cesse de démentir cette opinion. L'action collective rencontre essentiellement des difficultés intrinsèques : ce n'est pas tant l’État qui nous limite fondamentalement, ni les multinationales, mais bien nous-mêmes. Un certain nombre de découvertes de la sociologie du XXe siècle et des sciences sociales en général peuvent nous permettre de mieux comprendre ces difficultés. Sans entrer dans les détails, rappelons ici quelques mécanismes du social brièvement. La première chose à avoir en tête est que nous sommes tous et toutes différent·e·s : chacun·e suit sa trajectoire propre et nous n'avons donc pas toutes et tous le même vécu. Or, notre sensibilité aux choses, nos désirs et nos conceptions du monde reflètent nos expériences : ce que nous avons traversés, ce qui nous a été inculqué dès notre enfance, celles et ceux que nous avons rencontré·e·s et une multitude d'autres expériences nous ont façonnées. Ainsi, face à un même fait, nous ne réagissons pas de la même façon : les un·e·s répondrons de façon plus violente que d'autres, certain·e·s seront plus touché·e·s par telle chose, d'autres par celle-là, etc. Les stratégies que nous imaginons et que nous pensons meilleures ne seront pas les mêmes : un tel pense que la grève ne marchera pas, c'est qu'il n'en a jamais vécu et qu'il a toujours travaillé dans des petits boulots précaires dans lesquels personnes n'a jamais même imaginé faire grève...telle autre pense qu'il faudrait s'allier avec les syndicats ; c'est qu'elle a toujours eu des bons rapports avec les institutions, jusqu'à récemment... De telles remarques démontrent plus encore la vacuité des opinions que nous évoquions tout à l'heure. On voit bien que ce qui est important ici, ce n'est pas les opinions en elles-mêmes, mais les raisons de celles-ci, ancrées dans le vécu de chacune des personnes les énonçant. Ces vécus sont bien sûr difficilement comparables et pourtant, si l'on ne fait pas l'effort de les envisager, de remonter les fils qui tressent les vies comme les opinions, il est impossible même de se comprendre. Un long travail de connaissance mutuelle est ainsi nécessaire à la délibération collective, tâche collective mais aussi individuelle, puisque un tel partage collectif ne peut avoir lieu que si les personnes adoptent une certaine attitude. Cette attitude doit être une attitude d'ouverture et de curiosité : il faut être ouvert·e d'esprit, curieux·se de l'altérité, mais aussi faire preuve de sagesse et de mesure. L'essentiel est de se défaire de l'habitude sociale si courante du jugement de valeur, du mépris ou de la condamnation hâtive, court-circuitant toute compréhension de la différence mais aussi tout dialogue. Il ne faut pas croire qu'une discussion « rationnelle » ou purement conceptuelle et analytique puisse résoudre le problème de la compréhension mutuelle et du dialogue collectif : tout agencement conceptuel repose en effet sur un ensemble de prémisses, un « background » qui n'est pas lui-même conceptuel. Les concepts que nous construisons sont orientés notamment pas des affects et des perceptions qui les dépassent. De la même façon que les opinions, ils se construisent sur le sol de notre vécu ; la différence d'avec ces dernières est qu'ils sont structurant. On peut se représenter les choses ainsi : les opinions sont des résultantes, simple vecteurs qui découlent d'une structure, laquelle est conceptuelle, elle-même construite sur une topologie multiple et ouverte, en devenir, celle de notre expérience totale. Au-delà de ces limitations tenant aux attitudes individuelles et aux prérequis à l'intelligibilité du dialogue collectif, nos collectifs peinent à trouver l'énergie de s'autonomiser du fait aussi d'être inclus dans notre monde social individualiste et compétitif, ce qui oblige souvent les personnes à un grand écart entre leur vie habituelle au sein du monde du travail par exemple et la vie du collectif, radicalement différente. Enfin, une autre difficulté majeure provient du fait que nos mouvements doivent aujourd'hui créer des formes nouvelles d'organisation collective, de subjectivation et d'action. D'une façon générale, il est plus difficile de créer des formes sociales nouvelles que de suivre celles qui existent déjà : c'est bien normal, puisque pour cela il faut non seulement s'extraire des habitus sociaux que nous charrions avec nous, mais aussi en créer de nouveau, nouvelles habitudes de pensée, d'action et de manière d'être à la collectivité. En d'autres termes, il est plus facile d'aller en manif comme on le fait depuis des décennies plutôt que d'inventer de nouvelles formes de manifestations politiques dans l'espace public. Il est encore plus difficile d'imaginer de nouvelles formes de structuration de la société : il n'y a pas que le triumvirat « partis politiques-syndicats-associations » comme formes possibles d'organisation collective. L'histoire est là pour en témoigner : des corporations moyenâgeuses aux collegium romains (sortes d'associations de solidarité locales) en passant par les confréries religieuses, souvent prétexte à des mobilisations sociales et autres ordres clandestins, les mobilisations collectives contre les pouvoirs dominants ont toujours existé de multiples manières. Les Gilets Jaunes constituent déjà une forme inédite de mobilisation populaire et nous pensons qu'il faut poursuivre ce chemin hors des sentiers battus. De nouvelles organisations collectives, diversifiées et durables doivent être inventées aujourd'hui. Nous pensons que le meilleur moyen de rendre du pouvoir à la société se trouve non pas dans une victoire ponctuelle contre le gouvernement Macron, mais dans la pérennisation de forces locales et démocratiques, qui pourront, sur le long terme, non seulement constituer un contre-pouvoir contre la puissance privé et le pouvoir économique, mais aussi les lieux d'élaboration collectives de nouveaux modes de vie, imaginaires et orientations sociétales. Une victoire contre Macron sera utile non pas en elle-même, car elle ne sera qu'un répit de courte durée ne retournant pas la tendance globale du néolibéralisme, mais comme point de départ de la reconstitution de nouveaux contre-pouvoirs. Il ne faut pas reculer devant une telle tâche, moins difficile qu'il n'y parait. Continuer suivant une démarche pragmatique et concrète telle que l'a été celle des Gilets Jaunes jusqu'à aujourd'hui constitue sans doute la meilleure voie pour la réussite d'une telle entreprise. Les Maisons du peuple qui se créent un peu partout sont un exemple à suivre, à multiplier et à dépasser en de nouvelles et diverses élaborations. Encore une fois nous insistons sur le fait que le danger essentiel à conjurer aujourd'hui est la tendance de capture par les entreprises privées de toujours plus de dimensions de la vie sociale, source de notre impuissance croissante à s'opposer au pouvoir économique. C'est ce pouvoir l'ennemie et non L’État, qui n'est aujourd'hui que son bras armé. C'est cela que constatait déjà Pierre Bourdieu en 1998 dans Qu'est-ce que le néolibéralisme? (disponible sur Le Monde diplomatique), qu'il décrivait alors comme "un programme de destruction des structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur". Ce sont de telles structures, nécessairement multiples, qu'il nous faut reconstruire aujourd'hui. Le mouvement des Gilets Jaunes est l'occasion de cela. Nous pensons qu'une de ses buts possibles est de succéder historiquement aux syndicats et aux partis politiques par la passé contre-pouvoirs actifs. Pour cela, la constitutions d'organisations locales et démocratiques, ancrées dans la vie concrète des personnes qui les feront et dans leurs territoires, est indispensable.

Nous devons être aujourd'hui à la fois ambitieux et modestes. Ambitieux·ses, parce que nous devons nous tenir, non pas face aux imbéciles qui nous gouvernent et qui ne cesse d'étaler devant nous leur médiocrité et leur puérilité, mais face à l'histoire, laquelle se dirige vers une bifurcation radicale de type de société en ce XIXe siècle. Modestes, parce que l'histoire ne se fait pas de grands évènements, ni de « grands hommes », mais d'une multitudes d'actions locales de femmes et d'hommes ordinaires, qui par leur multiples formes de vies collectives inventent de nouveaux imaginaires, transforment leurs gestes et leurs habitudes, réorientent leurs vies et ainsi, créent de nouveaux possibles. Le devenir historique est avant tout la résultante de cette orientation nécessairement collective, laquelle se réalise non d'un seul mouvement mais d'une multitudes de mouvements et de reculs, de victoires et de défaites, souvent locales et renouvelées. Ce qui est important, ce n'est pas tant de parvenir à notre but, lequel, tel l'horizon, toujours recule, mais d'avancer dans la bonne direction et, à partir de cette énergie positive que nous déployons, de faire avancer avec nous la société tout entière, nous rejoignant non dans la lutte contre les oripeaux du passé mais dans l'élaboration d'une société nouvelle.

 

Un Gilet Jaune anonyme, un peu trop universitaire...

 

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