« LE COPAIN D’AVANT », chef-d’œuvre d’humanité

Image extraite du film "Le copain d'avant" © Bonobo productions Image extraite du film "Le copain d'avant" © Bonobo productions


Dans le flot des  productions audiovisuelles, ce documentaire fait figure d’exception. Il est sobre, direct, efficace !

« Le copain d’avant » évoque le parcours  d’un homme devenu sans domicile fixe après plusieurs drames. Le film s’attache à ressouder le fil d’une vie brisée et convoque les témoins  d’une histoire tragique.On n’est pas loin de Maupassant et de Simenon. Parce qu’on y retrouve  certains ingrédients  chers aux  deux auteurs : la nature, la filiation, les orages intérieur du personnage, la mauvaise conscience d’un village, et l’implacable destinée d’une vie trempée de larmes,  de sang et d’alcool.  Ajoutons-y la culpabilité avec, en filigrane, le souvenir obsédant d’une mère criminelle et l’ombre d’un père fauché par le destin. Sauf que là,  tout est vrai dans cette histoire.
« Le copain d’avant » accroche votre rétine et vous déboulonne le cœur.

Pas mal pour un film dont la genèse est à elle seule une incroyable histoire.


MAUVAISE FOI ET INCOMPETENCE

Il y a plusieurs années, Françoise-Renée JAMET et Laurent MAROCCO, les réalisateurs du film, sont approchés par une infirmière du Samu social. Elle  leur remet un manuscrit de plusieurs centaines de pages. Il s’agit du récit d’une vie, celle de Thierry G., 42 ans, qui s’éteindra quelques semaines plus tard. L’infirmière au grand cœur a sauvé ces feuilles de la poubelle. Les réalisateurs sont happés par le récit. Mais comment le porter à l’image ?  Et où sont les témoins de cette vie bousillée ? Il faudra toute la pugnacité du producteur Thierry Dérouet, tombé amoureux fou de cette histoire, pour que ce projet aboutisse. Mais le Directeur de Bonobo Productions  se heurte à des refus en cascade. Souvent, la mauvaise foi le dispute à l’incompétence : « On a déjà évoqué la précarité » lui oppose une chargée de programme. « Trop dur, ce n’est pas notre ligne éditoriale... » justifie une autre. Difficile, il est vrai, de trouver un sujet plus casse-gueule dans une époque, la nôtre, où le spectre de la précarité, cette salle d’attente de la misère, taraude chacun de nous. Mais il y a cette fois plus qu'un sujet. Il y a l'histoire d'un homme.
Heureusement, Thierry Dérouet est un coriace. Il s’accroche puis finit par se rendre compte que ce projet, « Le copain d’avant », n’est tout simplement pas lu. Il s’empoussière, parmi d’autres,  sur les bureaux des « décideurs » des chaînes de télé.  Le producteur comprend alors que c’est le thème du film qui les rebute et non l’histoire elle-même puisque l’histoire, précisément, ils ne veulent pas la connaître ! (Ouvrons une parenthèse :  qui  fera un jour un film sur l’arbitraire du processus décisionnaire  et sur la légitimité de certaines personnes à certains postes…)


LE MIRACLE


Bref, le temps passe. Et puis un jour, miracle, Jean-François Karpinski, Directeur de France 3 Picardie, décide de rentrer dans l’aventure. Un geste déterminant. Ouf ! Le diffuseur est trouvé, la production bouclée. Le tournage peut donc commencer. Reste qu'il n'est pas simple de rechercher les protagonistes de l'incroyable histoire. L’immersion est particulièrement éprouvante.  Et elle a laissé quelques traces. « Aujourd’hui encore, confie Françoise Renée Jamet, la co-réalisatrice, cette histoire continue de me poursuivre. L’émotion reste intacte, toujours, à chaque vision du film ». Et pas question de tricher. Servir n’est pas se servir. Le couple l’a bien compris. Dès le générique,  les réalisateurs préviennent : « Le film est écrit d’après ce document, et redonne la parole à Thierry. Car il ne pouvait pas rester muet éternellement… ».

LA PHOTO DE CLASSE

A l’image, une voix rauque lit certains passages du manuscrit. Flash-back. Nous voilà donc au printemps 1968, à Petit-Laviers, près d’Abbeville. Nous découvrons une photo de classe prise devant une école construite en  préfabriqué. On a réuni trente gamins. Comme il se doit, on devine que l’instituteur a placé les plus jeunes devant et les plus grands  derrière. Au milieu, on trouve "les moyens" et à  gauche du cadre, on distingue une petite bouille ronde, souriante avec des yeux malicieux.
Quel âge ont-ils, ces gamins ? Entre 8 et quatorze ans. Ils portent l’uniforme réglementaire. Les cheveux sont  bien peignés.  Et tous regardent droit devant. La petite bouille ronde, comme les autres. Une photo de classe, c’est un moment important dans l’année scolaire ! Mais dans peu de temps, le film nous apprendra que ce gamin aux yeux malicieux ne  sera plus jamais un enfant. Thierry G.,  c’est lui, ne sourira plus. Bientôt, il trimballera  son malheur pendant que ses copains continueront de trimballer leur cartable. On imagine le  groupe d’enfants se disloquer et chacun rejoindre sa classe. Et le petit Thierry G., qui ne sait rien du drame qui se prépare.

LE DRAME

Une nuit, dans la maison familiale , sa mère le réveille . Elle lui demande de charger un fusil « pour l’aider à tuer son père ». Dans un demi-sommeil, Thierry, s’exécute. Et la mère l’exécute. Le père meurt aussitôt, foudroyé, lui qui ronflait si paisiblement « de l’autre côté de la porte de la chambre » ! Police, prison, foyers… Mais pourquoi donc Thierry a-t-il été complice de  l’assassinat de ce père adoré ? A 19 ans,  après un nouveau drame, il tombe à la rue. La suite ? Eh bien, il faut voir le film pour la connaître.

BOUSCULER NOS CERTITUDES

« Le copain d’avant » appartient à ce cercle restreint d’œuvres étranges et puissantes qui ne ressemblent à rien de connu. On chercherait en vain un lien de parenté avec d’autres films qui somnolent dans le grenier de notre mémoire.  Réalisé, on le sait, avec un budget sévère mais une belle générosité  d’âme, ce film-ovni est servi par un montage fluide et habile. Oui, ce documentaire est bouleversant parce que le respect avec lequel la mémoire de Thierry G est ici évoquée nous touche au plus profond. Ce documentaire parvient à bousculer nos certitudes. Après l’avoir vu, il est impossible, ensuite, de regarder un SDF de la même manière. Et les jurés du 27ème Festival International de Programmes Audiovisuels (Fipa) ne s’y sont pas trompés. Ils viennent de  récompenser cette œuvre du prix Mitrani.
Chance : France 3 le diffuse le 24 février à 23h50 . Regardez-le. Pour vous. Et pour Thierry  G. aussi.
Vous ne l’oublierez pas.

Frantz Vaillant

 

Diffusion : "LE COPAIN D'AVANT" sur France 3 :

Lundi 24 février 2014 à 23h45
Jeudi 27 février 2014 à 03h30
Mercredi 05 mars 2014 à 02h45



 




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