"Animale" nous fait du bien

"<em>Animale</em>" évoque avant tout la séduction du vertige.Image extraite du court-métrage "Adieu Manon" (F.V)

Voici un recueil d'une jeune auteure où évoluent des personnages ordinaires au gré de situations  étranges,  sensuelles et troublantes. On en redemande. 

En littérature, la nouvelle serait passée de mode. On l'a souvent dit. Désormais, on le constate. Dans le déluge de la production littéraire, parmi ces Khéops de parutions qui s'entassent chez nos libraires survivants, les récits de nouvelles se font rares.

La nouvelle serait trop ceci, pas assez cela, "invendable" pour les éditeurs. Le critique littéraire, souvent juge et partie, car souvent auteur lui-même, accueille ces ouvrages-là avec un certain scepticisme, un sourire entendu, quand ce n'est pas avec un véritable accablement.

C'est ainsi. L'aristocratie littéraire d'aujourd'hui n'a d'yeux que pour le roman ou l'essai croustillant. Bonus à ce dernier quand il s'habille de scandale et de "révélations" qui ne révèlent jamais qu'une magnifique indécence. Mais il se vend vite et très bien. Et tant pis si l'auteur, inconnu hier, célèbre aujourd'hui... sera oublié demain.

La nouvelle relève d'un art difficile, subtil, où le style est au service d'une implacable concision. Tous les genres sont permis, sauf le genre ennuyeux.

Laure Anders signe ici, aux éditions Buchet-Chastel,  un premier ouvrage. La maitrise de sa plume nous indique qu'elle a assimilé toutes les règles qu'impose le genre. "Animale", c'est le titre de son livre, nous fait du bien.

Voici donc 19 histoires sensuelles et troublantes, traversées par les femmes. Pas d'effets gratuits dans ces récits bien construits où flotte une poésie vénéneuse, comme une ôde à la solitude. Le verbe est précis. L'image fait mouche. A moins d'avoir une brique à la place du coeur, difficile de rester insensible au récit adroitement ciselé de ces trajectoires éclatées. La séduction du vertige "Sandy transparente" narre l'histoire d'une caissière dans un hypermarché. La monotonie de son travail semble muscler l'acuité de son regard. Rien ne lui échappe : "Les femmes squelettiques qui entassent les boîtes de riz au lait (..) celles qui poussent leur landau comme elles poussent leur caddie(...) les vieilles à bijoux, leurs ongles jaunis sous le vernis cher, la peau de leurs cuisses devenue granuleuse à force d'épilations à la cire et de solitude." Se laissera-t-elle tentée de suivre ce client au crâne rasé qui, toute à l'heure sur le parking, lui proposera une rasade de vodka ?

Dans "Voici ce qui est beau", Camille, si délicate, si  rêveuse, est embarquée tôt le matin par son chasseur de père pour une mission sanglante. Il s'agit de traquer un renard responsable d'un carnage dans un enclos où s'ébattent de pauvres pintades terrorisées. Mais rien ne se passe comme prévu. Et le souvenir de ces heures pénibles restera, à jamais, dans le coeur de l'enfant devenue femme.

Dans "Cages de verre", un bijou parmi ces pépites littéraires, l'héroïne est devenue femme de ménage après avoir épuisée une histoire d'amour avec un artiste en vu. Armée de son appareil photo, elle prend des clichés des endroits qu'elle nettoie. "Les intérieurs dans lesquels je pénètre sont des corps que j'investis, des histoires que je décrypte et dont je préserve la trace". L'aspirateur est devenu un passeport.  Il lui permet de rentrer et de cambrioler l'intimité de ses patrons. Brillant.

La littérature se porte bien : Laure Anders nous apporte de bonnes nouvelles !


Nouvelle(s) Littérature française Date de parution : 05/02/2015 Format : 14 x 20,5 cm, 224 p., 16.00 € ISBN 978-2-283-02800-1

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