Rance-Télévision, Léo Ferré et le sévice public

Des audaces de puceaux, une ligne éditoriale qui se courbe devant le pouvoir, des programmes moribonds, l'offre du service publique est d'une rare indigence. Après avoir escamoté la mort de Siné, elle refuse aujourd'hui d'honorer le centième anniversaire de la naissance de Léo Ferré. Minable.

Léo Ferré © Frantz Vaillant Léo Ferré © Frantz Vaillant
Pascale Boniface nous alerte sur une même réaction de plusieurs dirigeants de France-Télévision. A sa proposition d'honorer la mémoire de Léo Ferré, qui va fêter son centième anniversaire (l'artiste était né le 24 août 1916), le bonhomme s'est entendu répondre que Léo Ferré  était « démodé » et que l’on « pouvait mettre en doute sa modernité ».

La plume renacle à commenter une niaiserie pareille mais,  tout de même, allons-y !

Pour Léo.

Parce qu'il y en a marre.

Le "20h", journal oxydé

France Télévision ! Mais quelle est donc sa conception de la  modernité ? Son Tour de France ?  C dans l'air ? Son Paris-Dakar ? Le Téléthon ?(1) Patrick Sébastien ?  Roland Garros ? Son oxydable (et très oxydé) 20 h ?... avec ses sujets qui vous tombent des yeux comme il existe des livres qui vous tombent des mains ?

Allons, tout cela est navrant.

Celles et ceux qui attendaient au moins UN sujet après le départ de Siné (Voyez le travail de mithridatisation,  on n'ose même plus rêver à un 26 ou un 52 minutes sur le dessinateur..) en ont été pour leur frais : à peine quelques photos figées avec un commentaire lapidaire. Un reportage suivait ce non-hommage, cette dégueulasserie journalistique. C'était un sujet sur les colorants alimentaires. Du lourd, du neuf, du vrai, t'es top, coco ! T'es top !

On pense aussi à ce "casseur" à Paris qui s'exprimait devant un micro France2 le 13 mai dernier sur le pourquoi de sa violence. Subitement, le  voici raflé par un CRS, en pleine phrase, sous l'objectif de la caméra. Le terroriste acnéique est trainé par terre, maitrisé... L'équipe de télévision, nous dit le journaliste,  subit ensuite "un contrôle d'identité musclé".

Bon. A-t-on eu une explication sur ce geste alors que ce "casseur" s'exprimait en toute confiance devant le journaliste ? Non. En plateau,  avec Laurent Delahousse, le bien-nommé,  il y avait Bernard Cazeneuve, ministre de l'Intérieur. Aucune question sur cette séquence ni sur le "contrôle d'identité musclé". Nous avons eu droit à "Bonsoir Bernard Cazeneuve, vous dégagez depuis plusieurs mois une forme de sérénité. Rien ne vous met jamais en colère ?"

Et pour le thé, combien de sucres ?

France-Télévision ou Rance-Télévision ?

L'absence de courage éditorial est devenu la marque de fabrique de cette usine à grèves. Pour un Cash investigation saignant, bien foutu et sans complaisance, combien  de soupes tièdes à avaler ? Des piscines. France Télévision salut comme il se doit le travail de la journaliste Elise Lucet. La pertinence et l'impertinence de cette consoeur est, il est vrai, bien commode. Elle est l'arbre, fier et droit,  qui  cache une immense forêt de sujets recuits, de thèmes éculés, de débats essouflés, d'émissions consensuelles, fades comme un plat de lentilles à la cantine.  Elise Lucet est devenue l'alibi des journalistes du "service public" comme, en d'autres temps, certains partis "extrêmes" exhibaient fièrement une personne de couleur  pour attester son absence de racisme dans ses ambitions électorales. 

Au commencement de l'audace était le verbe. Celui de France 2 est anémié, invalide. Combien de temps encore à supporter ces farandoles de clichés ("Les pompiers à pied d'oeuvre", "Le mille-feuilles administratif", "Le vent en poupe", "passer entre les goutes" et autres "pavés dans la mare"...) imbibés dans toutes ses productions ?


Sans impatience, on attend  "les records de chaleurs" cet été , le bienfait des siestes, les "trombes d'eau" qui s'abattent sur le camping laissant des familles entières "sous le choc", l' "absence de goût" des tomates, les "trucs" pour  reconnaitre un bon melon, savourer une bonne pizza, sans oublier "les astuces" pour se protéger des moustiques, des coups de soleil et des cambrioleurs....

Et Léo ?  Il est ferré dans les caves de l'Ina..ccessible !

Pour un gamin, aujourd'hui, ne plus regarder la télé est le signe d'une bonne hygiène intellectuelle.

Dans ces conditions, me direz-vous,  si la télé est la poubelle que vous décrivez, pourquoi donc vouloir y retrouver Léo ?

Pour plusieurs raisons.

La première, évidente, est que Léo Ferré, artiste franco-monégasque, compte parmi les artistes majeurs de la seconde moitié du vingtième siècle. En faire l'impasse, c'est, si l'on ose dire (et on l'ose) s'y retrouver dedans.

La France doit  s'enorgueillir d'avoir eu un tel génie. Oui, oui, parfaitement, Léo en était un ( et laissons à l'océan des dos courbés le soin de  chipoter sur cette question...).  Mais la France s'en fout. Avec Nabila, elle se nabilise et s'en trouve bien. Heureusement, thank you Satan, il reste une oeuvre. A la fois gigantesque et intime. Elle continue de palpiter au diapason des coeurs. Merci, Léo.

Ensuite, la télé française doit honorer Ferré parce que telle est sa mission et telle est son ADN.  Service public oblige, toute la diversité des goûts (et des dégoûts) doit être pris en compte au moment de construire une grille de programmation. Mais oui.

Le cas Siné l'illustre, l'affaire Ferré le prouve :  on décapite les têtes qui dépassent.

Le "Indignez-vous" cher à Stephan Hessel n'était pas qu'un concept, une petite poussée de fièvre "gauchisante". Allez, allez, quittez donc vos statistiques, vos indices d'écoute, vos ménagères de cinquante balais,  messieurs les Directeurs de programme ! Allez dans la rue, changez de quartier, écoutez les gens qui parlent ! L'air du temps, ça se respire avec des poumons généreux. Et puis enfin, s'il vous plaît, dévérouillez tant d'émissions formidables sur Ferré. Elles reposent dans les archives de l'Institut National de l'Audiovisuel. L'INA, vous connaissez ? Ce cimetière de l'Histoire, images et sons. On y ressuscite, entre autres,  un Léo heureux et terriblement vivant. Il dirige en 1975 l'orchestre Pasdeloup au Palais des Congrès, il fulmine dans l'émission A bout Portant et entrouvre son coeur chez Denise Glaser lors de plusieurs Discorama. Il ouvre aussi les portes de sa maison à Castellina dans L'homme en question.  Formidable. Qui le sait ? Qui le voit ?

En ces temps-là, pourtant,  la censure faisait des heures sup'. Malgré tout,  il se trouvait des Directeurs qui ne parlaient pas de "mode" et de "modernité". Ils fonçaient.

Fonçez, bordel !

(1)Leo Ferré participera à la soirée Téléthon du 4 décembre 1987 à Rennes. Il écrira "Lettre à Monsieur Noël" à cette occasion

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