Michel Audiard, l'autre Tonton flingué

"Les Tontons Flingueurs" ont 50 ans ! Le film est sorti en salle le 27 novembre 1963 et depuis, le succès de ce pastiche de film noir ne s’est jamais démenti. A dire vrai, le phénomène dépassait un peu Georges Lautner, le réalisateur,  décédé la semaine dernière. 

"Les Tontons Flingueurs" ont 50 ans ! Le film est sorti en salle le 27 novembre 1963 et depuis, le succès de ce pastiche de film noir ne s’est jamais démenti. A dire vrai, le phénomène dépassait un peu Georges Lautner, le réalisateur,  décédé la semaine dernière. 

Aujourd’hui, quiconque veut briller en société et faire un trait d’esprit cite une réplique de ce film devenu culte. Les connaisseurs acquiescent avec un sourire entendu. Mais les stars de ces "Tontons Flingueurs", outre un casting iconoclaste, ce sont d’abord les mots, les expressions, toutes ciselées par Michel Audiard, un orfèvre du genre. 

Un œil gai, un œil triste

Michel Audiard racontait que son père faisait des napperons de dentelle. "Vous savez, dira-t-il, ces napperons que l’on trouve sur tous les pianos des maisons bourgeoises de France, ces petites horreurs ocres". En fait, l’enfant Audiard n’a pas connu ses parents. "Je suis né de père inconnu et d'une mère extrêmement voyageuse et fugace" confiera-t-il. Il grandit dans le XIVe arrondissement et c’est Léopold, employé aux PTT, qui se charge d’élever le gamin. Le bonhomme, généreux et attentif, a un vague lien de parenté avec la maman. L’enfance est heureuse malgré tout mais Audiard gardera au cœur cette morsure de l’abandon. Annie Girardot  ne se trompait pas quand elle disait de lui : "Il a un œil gai, un œil triste."

C’est pareil partout

Le jeune Michel, gamin sociable et déconneur, ne rêve alors que de vélo. Pour attendre le niveau de ses idoles qui triomphent au vélodrome d’hiver, il pense qu’il faut s’entrainer tous les jours. Il devient donc livreur de journaux dans Paris ! Avec une tendresse particulière pour ce XIVe arrondissement où il a grandi et qui jamais ne se démentira. Quand il évoque le Lion de Belfort, cette sculpture située au centre de la place Denfert-Rochereau, il s'emballe : "C'est le chef-d’œuvre du quartier ! Le Lion est très laid afin d'éloigner le touriste !  Maintenant on l'a peint en marron, c'est encore plus à chier qu'avant ! On dit toujours que les Vénitiens sont malins par exemple, c'est pas vrai, c'est des cons parce qu'ils ont fait la plus belle ville du monde, ils ont un million et demi de touristes par an ! Ils sont plus chez eux, ils ne peuvent pas vivre ces gens-là, c'est pareil à Rome, c'est pareil à Tolède, c'est pareil partout!"

Pendant la guerre, il décroche un diplôme d'opticien et une formation de 9 mois de soudeur. Cela ne lui servira jamais mais il échappe ainsi aux Allemands et à leur Service de Travail Obligatoire  (STO) !
A la Libération, Audiard découvre les retournements de vestes,  ces "résistants de la dernière heure" et surtout la tonte de ces femmes en place publique, sous les huées et les crachats, ces malheureuses accusées de "collaboration horizontale". Triste spectacle qui conforte un scepticisme naissant sur la nature humaine...

Les caresses décapantes

Depuis longtemps, les mots le démangent. Ce féroce anticlérical, anarchiste, un peu macho, qui prend un malin plaisir à dénoncer la suffisance et la lâcheté de ses contemporains, est aussi un homme qui pleure quand il récite des passages entiers du Voyage au bout de la nuit, son livre de chevet. Car derrière le Parigot à l’inimitable gouaille se cache un fin érudit qui n’a pas son pareil pour rendre hommage à Montherlant, Giono, Marcel Aymé !
Il ne vote pas et ne croit pas davantage à la politique : "les opinions politiques ne sont intéressantes que si elles sont subversives" lâche-t-il.
Il s'essaye dans le journalisme. 
Son premier papier évoque la Chine... où - faut-il le préciser ? - il n'a jamais mis les pieds. Audiard préfère bidonner ses articles dans la chaleur humaine des bistrots parisiens. Chine, Inde, quelle importance ? L’imposture découverte, il se fait illico renvoyer de l’Etoile du soir, le canard qui assurait sa pitance. Mais son verbe, entretemps, a fait merveille. Son humour désarçonne, son sens du raccourci stupéfie, ses coups de cravaches séduisent !

Un métier de voleur

Le monde du cinéma l'a repéré. Premier contact avec les adaptateurs. Audiard se spécialise dans les dialogues. Il excelle dans le sur-mesure avec les monstres de l’époque : Gabin, Ventura, Brasseur, Blier, Belmondo… Son inspiration, il va la chercher dans la rue, au parc, en taxi, partout où il peut accrocher une conversation : "La langue de la rue, c’est la seule, la nouvelle, en perpétuelle évolution et qui apporte quelque chose ! La langue de la rue a plus fait pour l'évolution de la langue que la Sorbonne !
Et son nouveau métier de dialoguiste ? "Un métier de 'voleur' !" . 
Il devient l’un des dialoguistes les mieux payés de France et désormais Jean Gabin parlera avec les mots d’Audiard. Avec le succès arrive l’argent et ses premiers problèmes avec le fisc. Audiard est un homme généreux, plus cigale que fourmi et qui renâcle à provisionner de l’argent pour payer ses impôts. Le monde du cinéma, cependant, ne l’éblouira jamais : "Le Huitième art est celui de prendre le septième comme il vient !" Cannes ? "En son temps, le traité de Westphalie a eu son utilité, on a un peu oublié laquelle, et je crois que le festival de Cannes c'est le même cas. Le festival de Cannes a correspondu à quelque chose à sa création, mais maintenant c'est devenu une foire amusante. D'ailleurs, si elle se passait à Hénin-Liétard il n'y aurait personne !"

Nouvelle vague, vague nouvelle

François Truffaut ne le supporte pas. Le jeune critique des Cahiers du Cinéma, devenu réalisateur (Prix de la mise en scène à Cannes en 1959 pour Les 400 coups) abhorre ce "cinéma de papa". Le groupe Audiard, Aurenche, Bost, Jeanson, ces scénaristes et dialoguistes de renom qui assurent l’essentiel des scénarios de la production cinématographique française, essuient les salves cinglantes de ce nouveau venu, talentueux et très ambitieux. Truffaut assène : "Les dialogues de Michel Audiard dépassent en vulgarité ce qu'on peut écrire de plus bas dans le genre." Riposte de Audiard  qui blague d’un ton caustique ces hussards de la pellicule : "Oh ! les terribles révoltés que voilà. Truffaut est passé par là. Charmant garçon. A peine avait-il enfilé son smoking de festivalier que Monsieur Truffaut n’a eu de cesse que l’on sache qu’il avait fait un stage en maison de redressement. 'J’suis un insoumis, un terrible'. Un œil sur la manuel du petit anar et l’autre accroché sur la Centrale catholique, une main crispée vers l’avenir et l’autre masquant son nœud papillon, M. Truffaut aimerait persuader les clients du Fouquet’s qu’il est un individu dangereux. (...)La Nouvelle Vague est morte. Et on s’aperçoit qu’elle était, au fond, beaucoup plus vague que nouvelle." ( Arts du 11 novembre 1959). Plus tard, il enfoncera le clou : "Si l'histoire est mal écrite, mal tournée et que personne ne vient la voir c'est un film d'art... Par contre si le public se rue aux guichets c'est un film commercial !"

Films fauchés

Cependant, ce flot incessant de critiques atteint Audiard  plus qu’il ne veut l’admettre. Il a beau s’énerver : "Nous, on a sorti 100 000 dollars au soleil, on a fait 90 000 entrées la première semaine. Qu'est-ce que vous voulez que ça me foute que douze personnes de plus, enfermées dans une chambre, décrètent que ce film est bon ou mauvais. Ça m'indiffère totalement !", Audiard vit mal ce rejet, lui qui, selon le joli mot du réalisateur Edouard Molinaro "jetait tout son talent sur l'écran, comme on jette de la couleur sur une toile." Mais l’époque a changé. La Nouvelle Vague, ce mouvement de jeunes réalisateurs revendique une nouvelle vision du monde et  bénéficie de caméras plus légères, de pellicules plus sensibles. Le phénomène n’est pas franco-français : en 1957, John Cassavetes a réalisé Shadows dans les rues de New York. La mode est aux films fauchés, certes imparfaits, mais qui apportent un vent de liberté inédit jusque-là.

Bide et box-office

Audiard passe alors à la réalisation. Il explique : "J'ai tellement vu d'imbéciles sur les plateaux de cinéma que cela m'a convaincu de passer à la réalisation. Je suis devenu metteur en scène pour me reposer car j'estime qu'écrire est beaucoup plus fatigant. Un metteur en scène est un monsieur qui a une grosse montre pour surveiller si les acteurs ne se débinent pas avant 19h00. Un producteur conséquent c'est un mec qui roule en Rolls parce que dans le métro il faut payer cash". Mais le public ne suit pas. Il revient à son métier de dialoguiste. Son nom est toujours une référence et il signe alors parmi les plus gros succès du box-office où triomphe son ami Jean Paul Belmondo.

"Je ne joue plus"

En janvier 1975,  un drame vient le frapper. Alors qu’il travaille sur le scénario de L'Incorrigible pour le réalisateur Philippe de Broca, il apprend la mort de son fils François. "Je ne joue plus à rien depuis qu'une auto jaune a percuté une pile de pont sur l'autoroute du Sud et qu'un petit garçon est mort" écrit-il dans La nuit, le jour, et toutes les autres nuits, un roman aussi sombre que magnifique. En 1982, il remporte le César du meilleur scénario pour Garde à vue de Claude Miller. Et cette reconnaissance des "professionnels de la profession" lui va droit au cœur.
Discrètement, il s’éteint le 28 juillet 1985, terrassé par le cancer.
Sa notoriété, depuis lors, ne s’est jamais émoussée. "L’idéal quand on veut être admiré, c’est d’être mort", écrivait-il, toujours grinçant.

FV

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