Roms de Ris-Orangis : Construire, résister, inventer, face à l'imbécile qui détruit


Le bidonville aprés passage des pelleteuses  © (photo Merril Sineus) Le bidonville aprés passage des pelleteuses © (photo Merril Sineus)

 

C'est fini. Mercredi 3 avril, au matin, les pelleteuses ont transformé le bidonville rom investi par le PEROU (Pôle de ressources et d'études urbaines) en un champ de ruines et le travail de six mois a été anéanti en un quart d'heure.

On n'épiloguera pas ici sur le gâchis humain et financier la peur des enfants parqués à l'arrivée des CRS, ni sur le vieux fond de pétainisme transcendantal français qui anime tant les propos de Manuel Valls (ces populations « qui ne peuvent pas s'intégrer pour raisons culturelles » ! que ceux de Bernard Rafalli, maire de Ris-Orangis. Que ceux qui trouvent que j'exagère remplacent le mot « rrom » par « juif » dans leurs phrases, bon moyen de mesurer leur monstruosité.

Mais au delà de l'inhumanité de cet ordre botté, le plus consternant est surtout sa profonde bêtise. Car malgré la colère et la tristesse qui anime ses membres, le combat du PEROU n'a pas été vain : douze familles, qui ont bluffé les employeurs lors d'une réunion organisée dernièrement par le conseil général, vont bénéficier d'un chantier d'insertion. Au moment même où certains vont commencer à travailler, on ne trouve rien de plus judicieux que de les éparpiller !

On connait le prétexte invoqué par le maire de Ris-Orangis pour se débarrasser d'une population indésirable, selon lui, aux yeux de ses électeurs : le péril imminent...(1) Traversée de la RN7, rats, risques d'incendie : tels étaient les cache-sexes d'une politique d'apartheid(2) qui n'ose pas dire son nom.

Or, le PEROU n'a cessé de proposer, et de mettre en œuvre, des solutions : construction de toilettes sèches, sécurisation du réseau d'électricité, campagne de dératisation... Quant au risque encouru par les femmes et enfants qui deux fois par jour, traversaient la RN 7 pour aller chercher de l'eau, il aurait pu se résoudre aisément, avec l'alimentation en eau du camp : les citernes étaient prêtes. Encore fallait-il une volonté politique. La seule qui s'est exprimée est celle de la destruction aveugle.

Clou de l'abyssale stupidité des « nettoyeurs » : ceux qui radotent jusqu'à la nausée que « La France ne peut accueillir la misère du monde » et qui ne connaissent que les logiques financières ne sont pas foutus de compter... à moins qu'ils n'envoient au diable l'avarice pour satisfaire les bas instincts populistes. Le PEROU tente actuellement de chiffrer ce que coûte cette expulsion précipitée et absurde. À la louche, entre l'intervention du SAMU pour deux personnes handicapées, la réquisition des gendarmes, celles des pelleteuse, le relogement (très provisoire) en hôtel social, on doit frôler les 25000 euros. N'aurait-il pas été plus utile de les consacrer à rendre le bidonville vivable pour quelque mois ?

Car nul au PEROU n'a songé, malgré les allégations de certains, à pérenniser la vie en bidonville. Mais ce qui s'inventait sur le site, au jour le jour, avec les habitant, montrait que des solutions de transition étaient possible. Et surtout, il faut le dire, le répéter, le ressasser, ce fut une magnifique aventure humaine. Car ils ont des noms, des prénoms, des désirs, des passés, des perspectives, ceux que la vulgate médiatique ne désigne que sous l'étiquette globale de Rroms ; Dragomir, Daniela, Ana, Ardelean, Adela, Georg, Romeo... nous avons travaillé, dansé, parlé avec vous pendant six mois, nous avons joué et animé des ateliers avec Rebecca, Alessia, Florina, Roberto, Alex et tous les autres, ces enfants heureux d'être scolarisés lorsque le rappel à la loi du maire les a sortis de leur ghetto, fous de joie lorsque la place du village devenait le théâtre de fêtes.

Alors, malgré l'écoeurement, l'aventure continue. Car face à l'aberration qui voit la circulaire du 26 août obligeant au relogement des personnes expulsées appliquée en dépit du bon sens (on envoie à Nanterre et à Gennevilliers des familles dont les enfants sont scolarisés à Ris-Orangis, dans des hôtels qu'ils devront quitter dans trois jours), l'association va continuer à se battre, opiniâtrement. Ces liens tissés, nous ne les déferont pas. La médiatisation de l'aventure du PEROU aura eu cet effet collatéral : mettre les pouvoirs publics face à leurs responsabilité, et surtout leur incapacité et paresse intellectuelle, là où l'initiative, et la place laisse à l'imaginaire de tous inventait un peu de buen vivir dans la précarité la plus dure. Cet art de la relation cultivé avec vous depuis des mois, amis rroms, nous ne le lâcherons pas !

 

1. Le péril a été confirmé, et donc l'expulsion validée, par le Tribunal administratif, au mépris des preuves apportées des travaux dans le bidonville. Peru de créer un précédent qui fasse jurisprudence ?

2. Ce fut le titre à la Une d'El Païs après la venue du grand danseur de flamenco Israel Galvàn : « l'apartheid aux portes de Paris ».

 

Photo: Merril Sineus

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