Game of Thrones: c'est le pouvoir qui est toxique, non la féminité

Une réponse à Slavoj Žižek sur son analyse politique de la conclusion de Game of Thrones. Avertissement: cet article est sombre et plein de spoilers. (Et incompréhensible de toutes façons si vous avez tout manqué).

« Réactionnaire », « retour à l'ordre établi »... Ces mots exprimant la déception reviennent souvent dans l'analyse des deux épisodes conclusifs de Game of Thrones. Des fans de gauche radicale tombée sous le charme de la Mère des Dragons libératrice d'esclaves n'a pas supporté que celle-ci soit renvoyée à la figure de la « Mad Queen » et que le trône si convoité revienne finalement à adolescent mystique et handicapé entouré d'un conseil nobiliaire quelque peu comparable à celui du début de la série.

C'est l'analyse qu'en fait Slavoj Žižek dans l'Obs, regrettant que la série reprenne le poncif de la "féminité toxique".. Aussi brillante soit-elle, aussi féministe qu'elle se veuille, elle occulte pourtant la vraie conclusion, peut-être subliminale, de la toute dernière image de l'épisode final.

Balayons les reproches, tout à fait justifiés, sur la précipitation de la série à se donner une conclusion, qui en effet ne peut engendrer que de la déception notamment face au manque de finesse de l'évolution psychologique deDænerys Targaryen pour ne considérer que la conclusion politique. C'est là que curieusement, un esprit aussi affûté que celui de Slavoj Žižek loupe des points cruciaux..

Le nombre de prétendants au trône de fer, comme le suspense, était, de fait, assez limité : qui a pu croire réellement à la victoire de Cersei ou à celle du roi de la Nuit ? Restaient en lice les deux personnages sans cesse mis en parallèle de la série jusqu'à leur romance finale et tragique: l'héritière reconnue des Targaryen, et l'héritier légitime caché, Jon Snow, le présumé bâtard élevé par les Stark. Et en outsiders, le fûté Tyrion Lannister et à la rigueur Sansa Stark.

Il est amusant que dans son regret de ne pas voir Dænerys, « bonapartiste progressiste» (bonjour oxymore!) agissant au nom des défavorisés » mener à bien son projet passablement totalitaire, Slavoj Žižek conforte la monarchie légitimiste. Car qu'est Dænerys, sinon l'héritière d'une lignée de colonisateurs ayant conquis un continent par la violence des armes de destruction massive que sont les dragons ? Et surtout une héritière nourrie de la mythologie familiale et convaincue de ses droits divins.  Certes, en fin conteur, Georges Martin nous a mené en bateau durant presque sept saisons, avec la figure d'une belle adolescente exploitée par son frère, mariée de force et violée, libératrice d'esclaves.. Qui pourrait rester insensible à cette figure d'héroïne briseuse de chaînes chevauchant des dragons? Toute la construction du personnage semblait amener un « retour du roi » à la Tolkien, à ceci près qu'il s'agit d'une reine.

Game of Thrones est une série d'ouvrages et une série tout court de fan, capables de citer les dialogue de la 37ème minute de l'épisode 6 de la saison 2,  de décliner l'arbre généalogique des dragons sur 25 générations et de dessiner la carte des batailles à la flèche près. Ceux et celles là auront beau jeu de montrer que des indices parsemaient les saisons sur le rapport de Dænerys au pouvoir, à commencer par son règne désastreux à Meereen. Ce n'est pas pourtant pas là que pèche l'analyse de Žižek, mais dans son insistance à conforter le mythe indécrottable du libérateur et au sauveur suprême, cette plaie et ce cimetière de toutes aspirations révolutionnaires. Et que le libérateur soit une libératrice n'y change rien.

On n'osera pas taxer le philosophe de naïveté, mais... a-t-il vraiment cru qu'une héritière légitime convaincue de son destin était porteuse d'un message révolutionnaire ? A-t-il remarqué que jamais Dænerys n'imagine que les peuples puissent eux-mêmes s'émanciper sans reine aux titres kilométriques ? N'a-t-il pas étudié suffisamment de trajectoires de « libérateurs » devenus dictateurs ?

Une héroïne messianique enivrée du pouvoir est tout aussi susceptible de dérive dictatoriale qu'un héros. Le pouvoir corrompt tout le monde, et donc, aussi la femme. N'y voir que de l'antiféminisme est rater le message fondamental de Georges Martin, celui qui le distingue de Tolkien : le refus des prophéties, la déconstruction des grands récits héroïques, et la démystification des héros, positifs ou négatifs.

Si la série porte un message révolutionnaire, c'est bien celui-ci. La fameuse guerre victorieuse du brave Ned Stark et de son ami Robert Baratheon contre la tyrannie Targaryen, n'a été que mensonge, basé sur le faux enlèvement de Lyanna, la mère de Jon Snow. Le régicide maudit, Jaime Lannister, a en fait sauvé la ville de la fureur incendiaire d'un roi fou. La glorieuse famille Lannister a  assis son pouvoir sur la mise à sac de Port Réal, la capitale, et l'élimination impitoyable des familles rivales. Les dynastie des Fers Nés, fiers de leurs faits d'armes n'est que horde semant désolation dans ses raids.

« Rien n'est plus puissant qu'une belle histoire», nous disent George Martin et les scénaristes, David Benioff et DB Weiss, au dernier épisode, par le truchement de Tyrion Lannister. Mais en bon storytellers, ils nous rappellent que ces histoires qui font tenir un royaume ne sont que fiction. Et que les fictions et mythes peuvent aussi devenir poison, quand un personnage veut à tout prix s'y inscrire, comme le montre, avant Daenerys, les destins de Sansa nourrie de rêves du prince charmant, de Stannis convaincu d'être un sauveur de l'humanité, de Théon Greyjoy voulant s'inscrire dans la mythologie de son île natale.

C'est là que le nouveau gouvernement de Westeros est plus novateur et subversif qu'il n'y paraît : aux guerriers empreints d'une légende dorée ont succédé des figures plus ou moins réprouvées, et les histoires retrouvent leur place: le livre.  L'adolescent handicapé, le nain, l'obèse couard : nous sommes loin de l'héroïsme militaire supposé et la mythologie de la conquête sur laquelle s'est construite le royaume des Sept Couronnes. Les deux figures qui persistent à l'incarner sont Brienne de Tarth,  et le mercenaire jouisseur Bronn (sauvé probablement par le goût marqué des fans pour son humour cynique). Les valeurs guerrières médiévales ont glissé vers celles de la connaissance. Annonce d'une forme de pouvoir intellectuel qualifié hâtivement par Žižek de « politiquement correct »... et qui correspond d'ailleurs à la montée de la puissance des clercs au moyen âge.

Curieux mépris, quand quelques lignes plus loin le philosophe reproche par ailleurs une conclusion antiféministe, voire raciste à la série, les fidèles de Dænerys étant les rares non-blancs.

C'est oublier au passage que la Briseuse de chaînes porte l'aryanité sur ses traits et jusque dans son nom – les patronymes de Game of Thrones sont bien trop soigneusement choisis pour que la résonance de Targaryen soit un effet du hasard–  dans une série où au demeurant la couleur ne désigne pas l'oppresseur : les maîtres esclavagistes d'Essos sont basanés et les Sauvageons, « blancs nordiques » victimes de racisme. Quant à l'accusation d'antiféministe, elle oublie, outre la promotion de Brienne de Tarth, l'arrivée au pouvoir de deux reines : Yara Greyjoy, figure d'aventurière et de guerrière, dans les Iles de Fer, et Sansa Stark dans le Nord. Et la multitude de figures de femmes fortes, de Catelyn Stark à Lyanna Mormont.

Les scénaristes sont des hommes, certes, fait remarquer Žižek . Lui aussi. Et l'antiféminisme n'est pas toujours où il croit le trouver, quand il expédie en quelques mots méprisant l'accès au pouvoir de Sansa Stark en une soumission à la figure traditionnelle de la femme. L'intelligence et le soin de ses administrés, plutôt que le pouvoir héréditaire absolu via la conquête bonapartiste par des armes de destruction massive serait donc si méprisable ? On remarquera au passage que Sansa Stark est la seule qui se préoccupe des conditions matérielles de vie de son peuple et notamment de son ravitaillement, là où Dænerys a failli à Meereen.

Quant à Arya, il est pour le moins fantasque de prêter des intentions colonisatrices à une héroïne qui jamais dans la série n'a montré la moindre appétence pour le pouvoir.

Un manque d'appétence suspect au yeux de Žižek, qui réduit à une « croyance insipide » l'idée que les meilleurs dirigeants soient ceux qui ne veulent pas du pouvoir.

Ce faisant, il oublie, ou fait mine d'oublier un personnage essentiel porteur de la la vraie conclusion politique de la série : Jon Snow.

Car non, tout le monde n'est pas « à sa place » à la fin dans une fin qui voit l'extinction des grandes familles, Stark exceptés.

Ægon Targaryen, héritier légitime d'un trône dont il n'a jamais voulu, assassin de son amour au moment où elle se mue en tyran. Son bannissement à contre cœur par les nouvelles autorités d'un royaume ressemblent furieusement à une ruse de Tyrion pour lui rendre sa liberté.

À l'interrogation naïve des fans: « Pourquoi le mystère révélé de la naissance de Jon Snow a eu si peu d'importance ? » George Martin et les scénaristes répondent : « parce que la destinée n'est pas inscrite dans le sang », à rebours de toute l'idéologie aristocratique qui imprègne l'univers de Westeros..

Ce sont précisément les mots que Jon Snow oppose à Tyrion Lannister quand celui ci évoque l'hérédité de Dænerys. Il peut être né Targaryen, il reste un Stark par l'éducation. Et ce message là est celui précisément celui des révolutions. Game of Thrones célèbre la primauté de l'expérience sur l'essence, de l'accomplissement sur la naissance et du choix sur la destinée– Ce que le malheureux Theon a payé si cher de comprendre trop tard, en ayant voulu se forcer à être un Greyjoy  plutôt qu'un Stark.

Bran Stark et Tyrion Lannister libèrent Aegon Targaryen de son hérédité et du pouvoir de la royauté, en lui permettant de redevenir Jon Snow. Un Jon Snow qui jettera aussi aux orties ses dernières chaînes en abandonnant la garde militaire d'un mur qui n'a plus lieu d'être.

Elle est là, la figure révolutionnaire que Žižek a cru déceler dans la une figure messianique de Dænerys Targaryen (oubliant au passage les rares personnages réellement subversifs de la série : Beric Dondarrion, fondateur de la Fraternité sans bannières refusant l'ordre féodal, et surtout Mance Rayder, leader des Sauvageons – qui n'ont accepté un leader que face au triomphe des forces de la mort annoncé.)

Elle est là, l'émancipation : dans ce refus de la destinée héréditaire, dans ce cortège de Sauvageons dédaignant terres et richesses, qui s'élance vers la liberté retrouvée hors du royaume.

Il est permis de préférer cette joyeuse cohorte de zadistes à un « ordre nouveau » à coup de feu et sang, fut-il à prétention révolutionnaire et à réalité bonapartiste, et d'y voir la vraie conclusion de la série.

Et à part ça, ceux qui l'ont loupée, regardez-la, elle vaut le coup.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.