On the rails again...

Mécanismes pour une entente : Épisode 4

 Après une longue éclipse, je reprends le récit du passionnant projet européen « Mécanismes pour une entente », en tant que participante plutôt qu'en journaliste – même si mon rôle, ici , est précisément de fabriquer le journal du projet ! Vue de l'intérieur.

 31 juillet 2013.

 Un mois passé d'une aventure qu'il est temps de partager. Tant ces « Mécanismes pour une entente» initiés par deux plasticiens bordelais, Marta Jonville et Tomas Matauko, en Europe centrale, me semblent correspondre aux débats qui ont agité ma vie professionnelle depuis 15 ans, entre journalisme, art et politique, et que je vis, en direct, depuis Plaveč, petite bourgade slovaque à deux pas de la frontière polonaise. Il a mis du temps à naître, ce pseudo-carnet de bord, dans l'excitation du mouvement, et l'urgence de tenir ma place dans le projet.

 Rembobinons et résumons.

Nous sommes un groupe international de vingt-cinq à trente artistes et chercheurs, à géométrie variable, que l'on déclinera au gré selon les nationalités (une petite dizaine de Français, presque autant de Polonais, trois Slovaques, un Hongrois, une Roumaine, un Basque (sans parler des doubles origines franco-hongroises ou franco-slovaques ni des racines lointaines.) Ou bien au gré des spécialités : une majorité de plasticiens, des performers/cuisiniers, des musiciens, un historien, un philosophe/ architecte, des étudiants/ stagiaires/ poètes, une mathématicienne, une webmaster photographe, une photographe, une architecte, des sociologues, une journaliste, des enfants.

Ou bien, on va mettre des prénoms, et des étiquettes, forcément arbitraires : outre les organisateurs déjà cités, Tomas et Marta, lui réalisateur, elle performeuse, il y a Łukasz, sculpteur conceptuel, et accessoirement directeur artistique de Deadline, fanzine irrégulomadaire mais fréquent ; Jarek, étudiant en théâtre mais passionné de cinéma; Làszló, l'historien, le sage et diplomate de l'équipe ; Cristina, la jeune artiste roumaine passionnée de jeu d'échecs, comme de jeux avec les choses et sur les mots ; Julie, jeune artiste vivant à Berlin, chargée du site web ; les trois pieds nickelés stagiaires (internes, dans notre globish) des Beaux-Arts de Bordeaux, Alexis, Paul et Nils. et leur prof et ami Seydou, le documentariste chargé du film final du projet (on se demande parfois qui est l'aîné); Roman, enseignant aux Beaux-arts de Cracovie et performer permanent même s'il en récuse l'étiquette ; Marek, autre intern et poète préparant l'école de théâtre de Cracovie, ainsi que Joanna, précédemment étudiante en psychologie, passionnée de littérature, qui s'essaie à écrire ; Bea et Kubo, jeune couple slovaque issu des Beaux-arts de Kosiče, inséparables de leur ingénieux sound system qui nous a valu de

Alexis, Nils et Paul, les trois pieds nickelés des Beaux-Arts de Bordeaux © Marta Jonville Alexis, Nils et Paul, les trois pieds nickelés des Beaux-Arts de Bordeaux © Marta Jonville

 belles fêtes improvisées ; Agata, sociologue polonaise, Thomas, sociologue français, et leur goût de la sociologie diagrammatique, Janek, plus versé dans la sociologie politique ; Edyta, photographe et vidéaste polonaise quasi-Grecque d'adoption, devenue inséparable de Judit, photographe et vidéaste franco-hongroise. Agathe et Fred, elle architecte, lui photographe et leurs hobbits Gaston et Léon ; Guillaume, le philosophe arpenteur des champs et des jardins botaniques ; Luzja, la boule d'énergie punk slovaque ; Simon, le plasticien aux allures de Duduche rêveur ; Basia, Domenika et Gosia, les trois Grâces de l'architecture/ animation ; Mathieu, critique de cinéma, qui éclaire l'écran noir de nos nuits blanches. Qui oublie-je ? Moi, journaliste et rédac'chef de Deadline. Et il faudrait aussi citer toutes les rencontres, dans chaque ville, avec des conférenciers ou partenaires.

 Ce qui a réuni cette équipe bigarr

ée à géométrie variable, c'est un train fantôme. Une ligne disparue qui reliait, après la première guerre mondiale, Bucarest à Varsovie, issue de la « Petite Entente »(1) qui voyait la France chapeauter plusieurs des jeunes nations issues du démantèlement de l'Empire austro-hongrois et de la défaite de l'Allemagne. Un tracé symbolique aujourd'hui, morcelé, après les vicissitudes d'une histoire qui vit les frontières se mouvoir sans cesse. C'est pour reconnecter symboliquement cette ligne que Marta Jonville et Tomas Matauko ont d'abord organisé des résidences à Cracovie, puis ce summertrip qui suit le trajet de la ligne. Une « Entente » éphémère, paternaliste de la part des puissances occidentales, vite balayée par l'histoire, mais qui donne au projet son nom et un autre sens : quelles relations les pays que nous traversons tissent-ils entre eux dans ce qui est tout sauf un « bloc de l'Est », quelles nouvelles images forgeons-nous, contre nos préjugés, à partir de ces rencontres ?

 

Donc, nous avons pris le train.



Nous avons pris le train. Au premier plan, Nils Clouzeau, à l'arrière plan Guillaume du Boisbaudry © Marta Jonville Nous avons pris le train. Au premier plan, Nils Clouzeau, à l'arrière plan Guillaume du Boisbaudry © Marta Jonville
Bucarest/Cluj-Napoca (Transylvanie) , 12 heures. Cluj/Budapest (de nuit : 8 heures. Budapest-Kosiče (Slovaquie) : 3 heures. Kosiče/ Plavec : train + bus, deux heures environ.

Bucarest, Cluj, Bucapest, Kosiče. Traversées avant pause. Trop longues à détailler, trop courtes à vivre. Un télélescopage de paysages, de rencontres, d'abord entre nous – il fallait s'apprivoiser, traverser les barrières linguistiques, hélas en anglais plus ou moins approximatif – , trouver le temps d'arpenter des villes passionnantes et d'attraper au passage des rencontres inattendues. Cela va d'une sympathique équipe de militants de la décroissance installés dans un vieil et sublime appartement du centre de Budapest à un artiste proposant des visites atypiques dans les quartiers d'architecture communiste de Kosiče, en passant par une philosophe et écrivaine spécialiste des langues de Kosiče, ville multiculturelle où se côtoient Slovaques, Hongrois, Roms. Images, sons, impressions furtives de ce voyage parsèment Facebook, s'organisent sur le site internet de l'aventure et dans Deadline.

 Depuis le 20 juillet, nous sommes installés à Plaveč, tranquille petite bourgade slovaque à 20 km de la frontière polonaise. 2000 habitants, une gare désaffectée, C'est là que pour un mois, l'atelier prend forme, que se bâtissent les matériaux de ce pari difficile : une œuvre collective, un processus partagé non seulement entre nous, mais avec les habitants du village.

Gaston Desmesure surplombant Plaveč © Frédéric Desmesure Gaston Desmesure surplombant Plaveč © Frédéric Desmesure

 

 

Travailler avec les gens, partagerdu sens et du sensible.

Ce vieux leitmotiv de nos conversations doit trouver sa pratique ici. Et la trouve.

Avec des moments magiques et des flops monstrueux. Les premiers bien sûr ne

Conférence de Laszlo au vieux cinéma de Plaveč, où nous travaillons © Fred Desmesure Conférence de Laszlo au vieux cinéma de Plaveč, où nous travaillons © Fred Desmesure

 

se décrètent pas. Ils arrivent comme ce soir où les musiciens de notre groupe tapaient le boeuf dans le Kulturny Dom, vieux cinéma/ maison de la culture qui nous sert d'atelier/salle de réunion/salle de répétition. Une douzaine d'habitants du village nous ont rejoint, et trois d'entre eux se sont mis à chanter ; les rythmes se sont accordés, peu à peu, entre tâtonnements et enthousiasmes. Un instant de grâce.

Agathe lors du vernissage du travail fait avec les habitants sur leurs maisons © Frédéric Desmesure Agathe lors du vernissage du travail fait avec les habitants sur leurs maisons © Frédéric Desmesure

 

10 août 2013

 Petites lassitudes, énervements et fatigues. Trente fortes personnalités aux egos parfois surdimensionnés, cela ne fait pas une équipe de bisounours. Un dialogue international est fait de malentendus. Malentendus sur le projet – que vont faire des Français dans un village paumé d'Europe centrale à travailler sur une ligne de train disparue, avec la prétention de multiplier les ententes entre artistes et chercheurs d'Europe centrale ? Quelle légitimité avons-nous à prétendre apporter une activité artistique au village ? Entre établir le lien et se transformer en animateur, quelles voies frayer ? Ça s'agite dans les (trop) nombreuses réunions. On s'ennuie parfois, dans cette bande de jeunes urbains mis au vert, et les bars locaux en profitent (à moins de1euro la bière ou la Hručka, délicieux alcool de poire local, l'alcoolisme nous guette). Chaleur écrasante aidant, ça explose en conflits de pouvoir, désirs occultés ou exprimés, petites animosités ou coups de blues. Départs et arrivées. Le gros de l'équipe polonaise est parti, rendez-vous pour l'étape finale à Varsovie.

La dure adaptation des urbains aux vicissitudes de la vie rurale à Plaveč. Le philosophe apprend à traire une chèvre. © Marta Jonville La dure adaptation des urbains aux vicissitudes de la vie rurale à Plaveč. Le philosophe apprend à traire une chèvre. © Marta Jonville

 

 

L'extérieur apporte parfois des coups de frais. Après la venue de Sylvestre, poète performer qui a d'emblée provoqué l'hilarité chez les chanteurs slovaques et entraîné les enfants dans son sillage en jouant l'homme sandwich et le crieur des rues, nous attendons les parents de Marta, dont la mère, slovaque, a son rôle dans l'existence même du projet. Entre temps, on se noie un peu, tantôt dans l'alcool, tantôt dans des pseudo « stratégies collaboratives » de groupe toujours en retard sur la réalité de nos pratiques.

 

13 août 2013

 Et pourtant, ça bosse...



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Le 12 août a été consacré  à  la présentation  des travaux de chacun participants. Works in progress. Passionnant, mais épuisant que de se concentrer sur 22 projets denses et riches de ramifications. Lignes et transversales de tous côtés, entre ceux qui travaillent précisément sur les sons et les trajectoires liées au train, ceux qui explorent le paysage, ceux qui travaillent en profondeur les relations humaines – à l'intérieur du groupe et/ou avec les habitants de Plaveč. Bombardement de sons, d'images, et surtout de sens. Est-ce le début d'une œuvre collective ? L'échéance de l'exposition, fin septembre à Cracovie, en affole plus d'un. Comment montrer sans sacrifier le processus à la production ? Qui va ordonner la multiplicité, qui de fait, trouve souvent d'elle même sa cohérence, faite de complicités personnelles et artistiques ?

J'aimerais donner trois exemples forts de ces affinités électives :

Paul et Marek écrivent tous deux de la poésie, plus rythmique pour Paul, plus mélodique pour Marek. Aucun des deux ne parle la langue de l'autre. Pourtant, ils ont décidé de déclamer chacun le poème de l'autre dans une langue dont le sens leur reste inconnu. Confiance mutuelle, et sens de la langue comme musique et de la poésie comme rythmique. Bel exercice d'interprétation, au sens le plus intéressant du mot.

Autre projet décliné entre Bea, Luzja, Paul, et Mario, un habitant de Plaveč. Figure locale, Mario se croise dans tous les bars ou errant dans les rues de Plaveč, seul du village à arborer un look hard rockeux des années 70. Mario est schizophrène, et dessine, obsessionnellement, sur les matériaux qu'ils trouve, notamment les sous-bocks. De beaux et précis dessins d'Amérindiens. Il les a rencontrés dans un livre sur Wounded Knee, et fait montre d'un sens du détail et d'une documentation extraordinaire. Impressionnées, Luzja et Bea ont travaillé avec lui à une exposition prévue dans l'ancienne gare désaffectée de Plaveč, et Paul et lui ont entamé une collaboration artistique : Paul dessine les décors que lui demande Mario pour ses personnages. Confiance, là encore, entre deux personnes qui ont peu de mots pour communiquer.

Citons enfin la complicité nouée entre Edyta et Judit. Chacune d'entre elles développe un travail complexe entre image et son, axé précisément sur l'itinérance, le déplacement qui est au coeur du projet. Ces travaux ont trouvé leur point de rencontre et de mixage, né d'invention de processus complexes pour trouver une restitution sonore à l'image.

Il faudrait aussi citer les projets nés avec les gens du village : leur maison idéale revisitée et redessinée par Agathe et Fred, leurs interviews par Bea, le travail de Guillaume sur la condition paysanne et le paysage... Et imaginer ce qui pourra naître de notre intérêt partagé pour les Roms et leur condition européenne, entre Laszlo, Cristina, Marek, Roman et moi, et quelques autres.

Bref, ça rhizome et ça tisse, même si ça s'engueule, et les formes émergent du magma. Beaucoup de pépites et quelques cailloux/ mais on sait aussi faire du beau avec les cailloux. To be continued... In progress, toujours.

 

 N.B Un déluge d'images, de vidéos, de textes existent déjà. À trouver sur le site du projet : http://mecanismespourentente.eu/fr et sur sa page Facebook : https://www.facebook.com/MecanismesPourUneEntente?ref=ts&fref=ts

 

 

 

 

 

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