Journal d'un enfant autiste : comme des résistants

Je suis fatigué maman. Ce monde, ce monde-là, ne me va pas. Je ne l’aime pas. Je dois faire des efforts pour aller dans un monde que je n’aime pas. Je dois faire des efforts pour quitter un monde que j’aime. Ça me rend malheureux. Ça me met en colère.

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Depuis quelques temps Théo ne va pas bien. Il se dit lui-même dépressif. Très vite submergé par des sentiments négatifs, par de la colère, par un abattement aussi, qui ne lui est pas familier.
Régulièrement il fait la liste de ce qui ne va pas : la santé de sa grand-mère, la dépression d’une de nos amies, son autisme, son adolescence, son corps qui grandit, le fait qu’il pleuve, ou qu’il fasse trop chaud, sa maladresse, les deux ordinateurs qu’il a cassés, l’eau qui gicle sur la table lorsqu’il se sert à boire, son cartable qui ne veut pas se fermer alors qu’il est pressé, la douche qui est un moment trop douloureux, notre chienne Gaïa que nous avons dû rendre aux éleveurs il y a 5 ans parce qu’il ne parvenait pas à s’entendre avec elle.

La liste est sans fin, sans ordre particulier. Elle n’est pas là pour être rationnelle, mais pour faire l’étalage de ses raisons d’être trop fatigué pour vivre.
Il m’avoue que s’il n’arrive pas à se lever le matin, c’est parce qu’il pleure beaucoup la nuit.
- Dès que j’arrête de jouer, tout ce qui ne va pas vient dans ma tête. C’est comme si je n’avais plus que ça dans mon cerveau et que ça n’allait jamais s’arrêter.

Théo ne s’aime pas. Il ne comprend pas pourquoi d’autres l’aiment. Il pense d’ailleurs que c'est uniquement par gentillesse que les gens disent l'aimer, mais qu'au fond, ce n'est pas vrai.
Lorsque je lui dis qu’il est un exemple pour beaucoup de parents d’enfants autistes et qu’il leur donne de l’espoir, il me dit que ce n’est pas bien de leur faire croire que c’est une bonne chose.
- Si leur enfant vit la même chose que moi, alors il sera finalement aussi malheureux que moi à 14 ans, me dit-il, fataliste.
Il croit être un fardeau, ne cesse de me demander si ça ne me dérange pas trop de parler avec lui. Il me demande comment je fais pour avoir tant de patience, pourquoi je ne m’énerve pas lorsqu’il pleure, qu’il crie, qu’il casse quelque chose, qu’il faut monter 5 fois chaque matin pour le réveiller, lui préparer des repas particuliers, ne pas parvenir à le faire sortir de sa chambre alors qu’il fait beau…
- A cause de moi tu n’as plus de vie ! Tu n’as plus de travail, plus d’amoureux.
Je lui dis que c’est faux ! Qu’à l’inverse ma vie est belle et que tout ce qu’il énumère, ce sont des choix et non des conséquences. Il semble me croire.
Pourtant il reprend son énumération. Il s’enroule dans sa douleur et s’en empare comme d’une légitimité pour renoncer.
Il voudrait renoncer, il me le dit, mais il ne sait pas comment faire. Parfois, il m’en veut de l’en empêcher.
- Laisse-moi. Laisse-moi dans mon monde, me dit-il.
Alors je lui demande de m’expliquer ce qu’est ce monde dont il me parle. Il pleure.
Il pleure souvent en ce moment mon Théo.
- Je m’étais fabriqué un monde, me dit-il finalement. Quand j’étais petit, tu te souviens ?
- Oui, je me souviens Théo. C’est pour ça que Solène a donné ce nom à son film : Le monde de Théo.
Il continue.
- Lorsque je suis entré à l’école Améthyste, j’ai rencontré des autistes pour la première fois. Aldryc, Guillaume, puis Vincent. Ça a changé ma vie, je te l’ai dit déjà.
- Oui Théo, tu me l’as dit et surtout je l’ai constaté.
- Nous avons inventé des mondes ensembles. C’était vraiment super. Avec Guillaume et Aldryc, c’était des mondes de jeux. Il n’y avait pas encore les dessins. Et puis Vincent est arrivé dans l’école et il me ressemblait tellement !
Il pleure à nouveau. Je lui demande pourquoi il pleure
- J’ai tellement peur qu’on m’oblige à ne plus voir Vincent !! Il est plus vieux que moi. Il va quitter l’école Améthyste avant moi, comme l’a fait Naminata. Je ne le supporterai pas. Je préfère être mort.
- Qu’est ce qui se passerait Théo, si tu ne devais plus voir Vincent ?
Théo va se servir un verre d’eau. Il regarde par la fenêtre les hirondelles chasser les moustiques à la cime des arbres de notre parc. D’une main il tient son verre, de l’autre il caresse le chien avec tendresse. Je sais qu’il s’enracine dans le réel pour être en mesure de parler sans pleurer.
- Avec Vincent, nous avons inventé un monde avec nos dessins. Un monde génial dans lequel je suis vraiment bien. Je sais que c’est un monde qui n’existe que pour nous deux, mais ça me fait du bien. Je peux me reposer et surtout je suis complètement moi. Je n’ai pas à me forcer à être quelqu’un d’autre.
- Mais c’est plutôt bien alors ! Ça devrait te rendre heureux !
- Ça ne me rend heureux que lorsque je suis dans ce monde avec Vincent. Mais c’est très peu de temps. Deux fois ½ heure, durant les récréations de l’école et les quelques fois où on peut se voir à la maison. Mais le problème, continue-t-il alors que le chien a quitté le canapé pour tenter d’attraper une mouche, le problème, c’est que j’ai perdu le monde que j’avais quand j’étais plus petit. Je ne le retrouve pas et je ne peux plus aller dedans lorsque je ne vais pas bien.
Il pleure à nouveau et le chien revient se coller à lui
- Je suis fatigué maman. Ce monde, ce monde-là, ne me va pas. Je ne l’aime pas. Je dois faire des efforts pour aller dans un monde que je n’aime pas. Je dois faire des efforts pour quitter un monde que j’aime. Ça me rend malheureux. Ça me met en colère.
Je me retiens de pleurer à mon tour. Ça m’ouvre le ventre de l’entendre parler de cette souffrance.
- Dis-moi ce qui te déplait dans ce monde.
- Il y a beaucoup trop de douleur. Il a beaucoup trop d’injustice. Pourquoi les pays sont dirigés par des hommes mauvais ? (Théo déteste Donald Trump). Pourquoi il y a des gens qui maltraitent les animaux, qui abiment la planète ? Pourquoi les choses sont plus compliquées pour moi, ou pour Enzo, ou pour Vincent ? Pourquoi on ne pourrait pas juste rester comme on est, sans qu’on nous oblige à être ce qu’on n’est pas ?

Un goéland vient se poser sur la rambarde de notre terrasse. Le chat est sur le coup… oreilles tendues, corps en alerte. Mais l’oiseau ouvre ses ailes et déjà il s’envole. Le roi du ciel.
Théo sourit. Il aime tellement les animaux. Je lui laisse le temps de se reprendre, il en profite pour s’essuyer les yeux avec sa manche.
Lorsque je le sens prêt à reprendre la conversation, je lui fais remarquer qu’il est en train de devenir un homme.
- Il n’y a pas que ton corps qui grandit Théo. Ton esprit change lui aussi. Tu deviens conscient du monde autour de toi. C’est ça, devenir adulte. Et comme tu es quelqu’un d’intelligent et de très sensible, cette conscience te fait souffrir.
- Je déteste grandir alors ! Et je voudrais être moins intelligent, je serais plus heureux.
- Mais grandir, ça veut dire aussi avoir le pouvoir de faire changer les choses ! Et sache que les idiots subissent le monde, alors que les personnes intelligentes peuvent le transformer.
- Ah bon ?
- Oui ! Bien sûr, tu ne peux pas tout changer, tu ne peux pas, par exemple, obliger Donald Trump à démissionner, tu ne peux pas non plus sauver tous les animaux. Mais tu peux faire partie d’associations qui militent pour un changement. Tu peux, comme nous allons le faire dimanche prochain, participer à nettoyer les plages polluées. Tu peux témoigner sur ce qu’est la vie quand on est autiste, comme tu le fais déjà, comme tu l’as fait à Lille. Tu peux aussi écrire des histoires, inventer des jeux, qui seront emplis de tes remarques ! Tu peux devenir un homme merveilleux pour faire opposition à ceux qui le sont moins.
Théo se tait. Je le vois reprendre pied. Je lui raconte alors ce qu’est « la résistance ».
Je lui parle de la guerre qui a eu lieu en France et de la position de Pétain. Je lui parle de Vichy et de ce que cela aurait pu générer pour notre pays.
- Tout semblait perdu ! Le pouvoir semblait être aux mains des envahisseurs et notre propre pays collaborait avec lui. Tu imagines l’horreur pour ceux qui n’étaient pas d’accord ?
- Pourquoi tu me racontes quelque chose de terrible ?
- Parce que justement Théo. Il y a eu quelques hommes, quelques femmes… Une poignée en regard du nombre d’envahisseurs, de collaborateurs et même de ceux qui ne faisaient rien d’autre que subir… Une poignée qui a résisté à cela. On les a appelés, les résistants. Ils se sont réunis, ils se sont battus… Et cela a fait la différence. Ils ont sauvé notre pays.
Il a les yeux fermés. Le chien est parti à nouveau, posté sur le balcon, regardant le ballet des oiseaux et des papillons. J’ai envie d’un café, mais j’attends.
- Nous ne sommes pas impuissant mon Théo. Tu n’es pas impuissant. C’est cela, devenir un homme. C’est prendre conscience de sa place dans le monde et choisir ce qu’on va en faire.

Nous parlons depuis plus d'une heure. Je sais qu’il est fatigué. Mais je sais également que lorsqu’il ne va pas, il n’y a rien de mieux que les mots pour le recentrer.
Il me regarde. C’est rare qu’il parvienne à croiser mon regard plus d’une fraction de seconde. Je pense qu’il me teste. Il veut savoir si je dis bien la vérité. Ses grands yeux verts sont rougis par les larmes, mais je le sens allégé d’une terrible angoisse.
Il caresse toujours le chien et travaille sur sa respiration.
Finalement il se lève.
- Je suis fatigué, me dit-il, comme s’il devait s’excuser.
- Pas de soucis Théo. Tu as le temps ! Tu as tout ton temps pour suivre ton chemin. Je suis là pour y veiller et je ne permettrai à personne de te voler ce temps.
- Et si tu meurs avant ? Et si je ne suis jamais prêt ?
- Et bien il y aura tes frères et sœurs, et tes amis. Je me bats jour après jour pour ça.
- Tu es une résistante ?
- Oui, c’est ça mon Théo. Toi et moi… on est des résistants.
Alors il monte dans sa chambre.

Je reste avec le chien et le chat, et le chant des oiseaux, et la valse des goélands, et l’odeur de la mer, et la douleur et le bonheur qui se mélangent en moi.
J’ai peur et j’ai confiance, je suis fatiguée mais pleine de courage. Je pense à Théo, en larmes dans son lit, nuit après nuit et je maudit la condition humaine… mais je pense à lui aussi lorsqu’il rit avec ses amis, lorsqu’il explore son monde avec son ami Vincent, et je mesure notre chance.

J’avais tout ça sur le cœur depuis des jours. Il me fallait le partager avec vous… comme l’a fait Théo, courageux, lorsqu’il m’a parlé de lui.

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