Il n'est pas trop tard

Je regarde en arrière et je me dis que l’énergie que j’ai mise à vivre et à élever mes enfants supplante tout ce que j’aurais pu faire d’héroïque, que le plus grand courage est celui de garder la place. Je vois tout ce qui est hors de portée et j’enrage parce que j’ai le sentiment d’avoir été lâche. Je perçois ce moment dans ma vie où j’ai pris le chemin qui m’empêcherait de sauver le monde.

Auto-portrait Auto-portrait

Vous je ne sais pas… mais en ce qui me concerne, lorsque la vie s’assombrit, il y a une partie de moi qui semble se détacher de ma conscience pour se nourrir de pensées fugaces… des pensées issues de tout ce que je n’ai pas utilisé, de tout ce dont je n’ai su que faire, de tout ce qui n’a jamais pu trouver de sens en moi.
Je me retrouve alors, pour quelques jours, parfois quelques semaines, dans un état presque second, où le réel et le quotidien vont main dans la main avec une existence désincarnée qui se trimballe à mes côtés, comme une vieille amie.
Tout se bouscule, rien n’est trié, c’est le grand foutoir des impertinences, des délires, ou des grandes tirades pseudo philosophiques qui n’ont d’autre public que mon âme tourmentée.
Et pourtant, au sein même de cette cacophonie, une lumière vive s’allume parfois… comme le trophée promis au bout d’une transe catharsistique … comme le Graal, le sésame, l’Eureka. Comme la terre promise.
Des pans entiers de mon existence s’assemblent, tel un puzzle dont les pièces n’ont aucune forme distincte et qui pourtant se collent élégamment les unes aux autres.
Il y a alors une musique en moi, un parfum qui flotte dans les airs… et j’ai ce sentiment puissant d’être entière. C’est fugace ! Ça ne dure que quelques secondes, parfois une seule… mais c’est une seconde qui vaut des heures entières tant elle est emplie d’une certitude éclatante. Je sais alors parfaitement qui je suis. Je n’ai plus à tâtonner. Je n’ai plus à me questionner. C’est là, presque solide face à moi et ça me fait peur car je vois alors tout ce que j’aurais pu faire, tout ce que j’aurais aimé faire et qui n’est pourtant pas dans ma vie.
J’aurais aimé être une héroïne, une sauveuse, une de celles qui font bouger le monde, qui portent un combat à bout de bras. J’aurais aimé que ma vie vaille suffisamment pour que son sacrifice pèse dans la balance. J’aurais aimé être face à des choix qui arrachent les tripes et obligent à plonger au fin fond de soi pour trouver le courage. J’aurais aimé être celle qui fait la différence.
D’où cela me vient-il ? Avons-nous tous une quête ? Y-a-t-il en chacun de nous une prépondérance ? Une posture première qui supplante toutes les autres et qui explique, en quelque sorte, chacun des chemins que nous avons pris ? Cette part intime de nous, si intime qu’il est parfois presque impossible d’en parler avec soi-même, existe-elle par défaut ? Inscrite dans le génome humain aussi sûrement que la couleur des yeux et le ton de la voix ? Chacun en soi, solitaire dans le tourbillon de son passé et de ses rêves, est-il finalement comme tout un chacun, souffrant de l’ignorance d’une réalité partagée ?

Pour des raisons qui me sont personnelles, quelques souffrances insupportables du passés refont surface et se mêlent sans vergogne avec quelques douleurs présentes… une farce de mauvais goût qui parfois me fait grimacer… mais je suis coutumière du fait et j’ai quelques défenses de mon cru qui me permettent de faire face. Alors, aujourd’hui, durant quelques minutes, bon, peut-être bien pendant quelques heures, j’ai pris le parti de lever les défenses, comme ça, pour voir de quoi il en retourne, et parce que parfois, il est tentant de ne plus résister.

Le monde est fou, mais ne l’a-t-il pas toujours été ?
La vie n’a pas de sens mais doit-elle en avoir ? Et si oui, un sens pour qui ?
La seule chose qui me semble valoir la peine, est de faire du mieux possible, mais est-ce suffisant ?
Alors, ai-je fait de mon mieux ? vraiment ?
Je regarde en arrière et parfois je me dis que toute l’énergie que j’ai mise à vivre et à élever mes enfants supplante tout ce que j’aurais pu faire d’héroïque… que peut-être le plus grand courage est celui de garder la place qui est la nôtre.
Et parfois je vois tout ce qui est hors de portée et j’enrage parce que j’ai le sentiment d’avoir été lâche.
Je perçois nettement ce moment dans ma vie… ce moment du tout premier choix, de cette conscience fragile, mais réelle, où j’ai pris le chemin qui m’empêcherait de sauver le monde.
Ce ne sont pas vraiment des regrets… non, comment regretter tout ce que la vie m’a offert ! C’est juste un constat froid, presque métallique.
Et voilà qu’au-delà de ce constat, une voix amicale que je connais bien et à qui depuis presque 20 ans j’ai même donné un nom, me susurre avec gentillesse et espièglerie qu’il n’est pas trop tard.

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