Le silence qui précède les mots

Pour Théo, incapable de définir les bords de son identité, tant psychologique que physiologique, tout ce qui l’abordait était susceptible de l’envahir, et tout ce qui débordait de lui, le menaçait de disparaître.

Lorsque l’enfant s’ouvre au langage, nous sommes tellement enthousiastes à l’idée de pouvoir enfin communiquer avec lui, que nous entamons tout naturellement son éducation visant à élargir son vocabulaire et sa compréhension de notre langue subtile, sans même imaginer que cela pourrait générer des douleurs éventuelles.
C’est ainsi que, comme tout le monde, j’ai soutenu mes premiers enfants dans leur apprentissage du langage, sans jamais remettre en question, ni l’évidence, ni le bienfondé de cette étape, qui m’est d’ailleurs toujours apparue comme heureuse et fondamentale.
Et puis, notre famille a accueilli un cinquième enfant, Théo, dont nous avons très vite ressenti les grandes difficultés d’être au monde, bien avant même qu’un diagnostique d’autisme soit posé.
Pour Théo, incapable de définir les bords de son identité, tant psychologique que physiologique, tout ce qui l’abordait était susceptible de l’envahir, et tout ce qui débordait de lui, le menaçait de disparaître. Ainsi nous ne pouvions pas le toucher et encore moins le câliner, ni le regarder de trop prêt et nous devions lui parler doucement, sans pour autant chuchoter. De la même manière, sentir puis avaler les aliments lui était infiniment douloureux, presque autant que de laisser sortir de lui ses selles ou son urine. Il ne pouvait pas fouiller dans un sac sans avoir la sensation de se faire « absorber » par lui et ne pouvait jouer avec une ficelle car alors il n’était plus en mesure de la distinguer de ses propres doigts.
C’est pourquoi, lorsque les prémices du langage sont apparues, générant une confusion supplémentaire, Théo a préféré se calfeutrer dans un mutisme rassurant plutôt que de laisser sortir de lui des mots qu’il n’était pas en mesure de contrôler.
Ce silence, qui nous a tant inquiétés alors, je peux mieux le comprendre aujourd’hui et je ne peux que nous féliciter de l’avoir respecté de la sorte.
Il a tout d’abord permis à Théo de prendre son temps afin de mieux trouver sa place au monde et de chercher en lui ses propres raisons de vouloir communiquer. A son allure et à sa manière, il a pu donner un sens à ce qu’il était en mesure de partager, participant à son tour à ce double mouvement de recevoir et de donner.
De notre côté, cela nous a permis d’aborder la singularité de Théo sans que celle-ci soit restreinte ou même déformée par un langage avec lequel il ne s’accordait pas. Loin des mots habituels qui l’auraient limité à des qualificatifs restrictifs, nous avons reçu Théo comme il était, à travers ses silences ou ses cris, ses comportements, ses regards parfois vides, parfois chargés de sens.
C’est à travers ce silence imposé et salvateur que nous nous sommes rencontrés et c’est dans cette acceptation respectueuse que Théo a trouvé le courage finalement, d’en revenir au langage parlé.
Pour autant, il n’était encore prêt à s’accorder à la langue commune, et pour se faire, il a littéralement inventé son propre langage. Des mots à lui, que nous avons dû apprendre comme une langue étrangère. Puis des phrases avec des structures qui lui étaient propres et dont nous avons dû comprendre le sens. Son monde, intérieur et extérieur, offert avec tant d’intelligence et de subtilité, qu’à aucun moment il ne nous est venu à l’idée de ne pas l’accepter comme tel.
Alors seulement, lorsqu’il a été sûr que nous ne déborderions pas en lui, et qu’il ne disparaîtrait pas en nous, Théo a pu, petit à petit, redresser son langage vers la langue commune.
Aujourd’hui, alors qu’il a 15 ans, Théo aborde le monde avec les mots. A travers eux, il se définit tout autant qu’il nous reconnait.
Les mots, précis, rassurants, riches, il les maîtrise avec un art subtil afin de ne jamais se perdre et afin de toujours nous trouver.
Les mots dont il se borde, à l’abri d’un monde lui-même bordé par les mots.
Pour autant, et c’est si délicat à expliquer.
Même si, bien évidemment, je ne peux que me réjouir du retour de Théo à la parole, une parole qu’il maîtrise et qui le rassure, je ne peux m’empêcher de penser avec nostalgie à cet enfant silencieux dont nous devions perpétuellement dessiner les contours par une attention sans faille.
Il y avait quelque chose d’incroyablement puissant dans ce refus de consommer les mots des autres, nous obligeant à aller à sa rencontre par la seule force de notre amour pour lui, par la seule évidence de son unicité, par l’incroyable préciosité de sa singularité.
Outre cet enfant unique qu’il nous a appris à aimer entièrement, le silence de Théo m’a également fait aimer la mère que j’ai appris à être pour lui. Une mère à la mesure de son importance.

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