Dernier rempart à l'inhumanité

Huitième jour de confinement total avec mon fils Théo, 16 ans, autiste asperger. Les premiers jours se sont bien passés pourtant. Bien sûr, ses amis lui manquaient, ses tours à vélo, ses balades avec son chien, tout ça stoppé net d’un coup. Pourquoi ? Il fallait qu’il y ait un sens. Malgré tout, il était fier d’être acteur de la lutte contre le virus. - Je fais rempart, me disait-il.

quelques jours avant le confinement quelques jours avant le confinement
  Huitième jour de confinement total avec mon fils Théo, 16 ans, autiste asperger.

Les jours passent et devraient se ressembler ! D’ailleurs quiconque s’amuserait à regarder par notre fenêtre, pourrait croire que rien ne se passe.
En vérité, aucun jour n’est identique au précédent, car les émotions, les peurs, les espoirs, les décisions, les impressions, les réactions… s’enchainent, dansent autour de nous, en nous, comme indépendantes, comme libérées de nos esprits désemparés.
Il y a dans l’air un petit quelque chose qui n’est pas lisible, ou alors seulement dans nos rêves. Il y a ce goût de la mort qui dessine plus clairement qu’à l’accoutumée, les contours de la vie.

Déjà huit jours de confinement donc, car Théo a été en contact direct avec une personne contaminée, et parce que je suis asthmatique et diabétique, et donc considérée comme personne à risque. Voilà. Nous sommes classés. C’est aussi simple que ça. Ça fait quel effet ? Je ne sais pas, je n’ai pas encore eu la volonté de me pencher sur la question. A moins que cela ne me fasse pas envie.
Lorsque l’ordre de confinement a été lancé à l’échelle nationale, nous en étions déjà à 5 jours, et c’était dur de réaliser que le reste du pays venait seulement de nous rejoindre. J’ai eu l’impression qu’on venait de nous voler une ration de temps supplémentaire. C’est bête, je sais bien que ça ne fonctionne pas comme ça, mais c’est un temps où quelques pensées nouvelles et incongrues peuvent prendre naissance sans qu’on sache quoi en faire.
Huit jours à regarder par l’écran de nos ordinateurs ce que le monde devient, en dehors de notre choix, en dehors de notre vie. C’est comme si nous n’en faisions plus partie… Bien qu’en vérité, jamais nous n’avons été aussi proches des autres, par notre acte d’isolement.
Car oui, s’isoler, c’est se rapprocher des autres… c’est ainsi que j’ai expliqué la chose à mon fils. Et durant les premiers jours, c’est comme cela qu’il s’est considéré : Comme un sauveur, un homme responsable… Un parmi tous les autres. Un… avec les autres…
Et pourtant, le lundi précédent, sa vie venait de changer. Il était en stage dans une nouvelle école de formation pré-professionnelle pour les jeunes porteurs de handicap léger. Pour cela il avait appris à prendre seul le tramway, à aller à l’arrêt du tramway à vélo, à cuisiner, à gérer ses horaires…. Il était heureux, fier. Il me disait qu’il voulait être indépendant et se sentait devenir adulte !
3 jours plus tard, on lui annonce que l’école va fermer, qu’il doit rentrer, qu’il est peut-être porteur d’un virus dont nous ne savons pas grand-chose. Retour à la maison. Silence, solitude, attente.
Peur.

Les premiers jours se sont bien passés pourtant. Bien sûr, ses amis lui manquaient, ses tours à vélo, ses balades avec son chien, sa toute nouvelle expérience de liberté … tout ça stoppé net d’un coup. Pourquoi ? Il fallait qu’il y ait un sens. Malgré tout, il était fier d’être acteur de la lutte contre le virus.
- Je fais rempart, me disait-il.
Il a aimé notre organisation, il a testé le petit masque que je lui ai fabriqué pour lorsqu’il sortirait le chien. Il m’a aidé à préparer les repas, à faire le point sur nos réserves. C’était une aventure. Une de plus.
Et puis les jours ont passé et il s’est rendu compte qu’au dehors, d’autres sortaient, d’autres se rencontraient, d’autres ne faisaient pas cet effort qu’on lui demandait.

Alors il s’est isolé dans sa chambre, refusant de descendre à la cuisine pour ses repas, refusant de sortir le chien. La vie, à nouveau, n’avait plus de sens. Il accepte parfois de se faire à manger, mais la plupart du temps il ne veut rien, ou prend ce que je lui donne sans mot dire.
Sans maudire… est-ce vrai ?
Hier il m’a dit : Le coronavirus c’est le super pouvoir du monde pour détecter ceux qui ne valent pas la peine.
J’ai été tentée, je l’avoue, d’aller dans son sens, mais c’est contraire à mes idéaux et je sais bien que c’est une pensée dangereuse qu’il ne faut pas laisser éclore. Alors je lui ai rappelé que nous ne devions pas juger sans savoir et qu’il ne fallait pas nous autoriser à considérer que certains ne valaient pas la peine.
- Nous pouvons ne pas être d’accord, nous pouvons être en colère, et parfois même, nous pouvons détester ponctuellement, mais il ne faut pas que nous nous transformions, il ne faut pas que nous devenions différents de ce que nous étions avant. Il nous faut impérativement rester compatissants.
J’ai vu qu’il luttait pour admettre, pour comprendre, pour ne pas laisser sortir de lui une haine et un jugement qui auraient été tellement compréhensibles et qui l’auraient aidé à sortir de sa mélancolie. J’ai lu dans son regard qu’il manquait quelque chose à mon argument pour qu’il soit suffisamment apaisé, alors j’ai continué.
- Elle est peut-être là, la raison de ce virus mon Théo, non pas la maladie, ni même la mort ! Mais prendre conscience des limites de notre humanité. Il ne te suffit pas de ne pas tomber malade. Il ne te suffit pas de ne pas relayer la maladie ! Il te faut, en plus, résister à ton désir de séparer les gens en deux camps. Ce qui est grave finalement, ce n’est pas tant leur attitude que ce que cela transforme en toi.
- Tu y arrives toi, m’a-t-il demandé, les yeux encore baissés au sol ?
- Non, pas toujours, lui ai-je avoué. Nous devons nous soutenir.
Alors il a enfin plongé ses magnifiques yeux verts dans les miens et j’ai senti que je l’avais "récupéré".
- Alors, nous sommes encore des résistants ?
- Oui, c’est ça mon Théo. C’est ce que nous devons être.

Sans dire un mot de plus, il est remonté dans sa chambre, emportant au passage une brassée de cookies, mais j’ai senti, à son dernier regard, que c’était la dernière fois que je pouvais lui demander de me faire confiance, sur parole. Qu’il allait falloir, à partir d’aujourd’hui, lui prouver que, bel et bien, c’est la seule voie possible.

 

 

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