Mstislav

Je regarde cet homme merveilleux que je côtoie maintenant depuis 10 jours, avec lequel j'ai travaillé en orchestre, en privé, avec lequel j'ai pris presque tous mes repas depuis... Et je lis dans ses yeux qu'il est possible de souffrir l'indicible et de rester un homme juste et droit.

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Juillet 1983. Nous sommes à table depuis trois heures au moins. Depuis bien longtemps les assiettes ont été enlevées, les tasses à café également. Il ne reste que les verres et les alcools blancs.
Le restaurant s'est vidé peu à peu de sa clientèle, il ne reste plus que nous. D'ailleurs les lumières sont éteintes et le patron a eu la délicate attention de poser sur notre table deux lampes à pieds aux couleurs chaudes et reposantes.
Malgré l'heure tardive, il n'est pas pressé que nous quittions les lieux. En fait, après s'être longtemps tenu debout à nos côtés pour suivre la conversation, il s'est décidé à tirer une chaise pour se joindre à notre petit cercle.
Depuis un moment déjà, il n'y a plus que deux voix qui percent le silence. Celle de Mstislav, un peu éraillée, un peu grisée par l'alcool, mais tellement vivante. Il parle russe bien sûr, cette langue magnifique, chaude, captivante... la langue des poètes.
Et juste posée contre cette voix, comme si elle lui donnait la main, la voix d'Alma, sa traductrice, qui n'est plus que l'écho de la pensée de Mstislav ...
Mstislav ne parle plus musique ce soir Il parle de lui, de son pays.
Il parle de son désaccord avec Brejnev, de sa colère vis-à-vis de la politique qu'impose ce dernier. Il parle de Soljenitsyne qu'il a rencontré et épaulé du mieux possible, du groupe qu'il a rallié en opposition au régime en place. Il parle des pressions que le parti lui a fait subir et de la difficulté qu'il rencontrait alors pour jouer la musique qu'il voulait, ses concerts étant bien souvent annulés au dernier moment sous les pressions politiques.
Il parle de la décision terrible de partir aux États-Unis avec sa femme et ses enfants, de tout quitter, ses amis, sa famille, et pire que tout, abandonner son pays au mains des tyrans. Mais là-bas il est en danger et ne peut plus s'exprimer.
Il parle; et c'est si douloureux encore pour lui, du couperet qui est tombé en 78 lorsque Brejnev fait de lui un apatride. Il est accusé de porter ombrage au prestige de l'Union Soviétique. Lui, qui n'a jamais eu d'autre désir que de la faire revivre !
Sa voix se casse. Alma et lui se regarde. On sent une amitié de longue date entre eux et sûrement quelques terribles secrets.
Puis il nous regarde à notre tour.
Nous sommes 6 autours de cette table. Mstislav et Alma, le patron du restaurant qui s'appelait Marcus je crois, et les trois musiciens, premiers pupitres de l'orchestre du festival de Perpignan que Mstislav Rostropovitch est venu diriger.
Le premier violoncelle, la trentaine, plutôt bel homme, un tantinet efféminé mais avec classe. Il est en larme et a fini par renoncer à l'idée de le cacher. Le flutiste solo, dont je ne me rappelle presque rien, si ce n'est qu'il n'a pas dit un mot de la soirée. Et moi, premier violon, à peine 19 ans, gérant avec beaucoup de difficultés les milliers de sentiments que ce récit faisait naître en moi.
Et puis, avec un sourire franc et dans un français absolument épouvantable, Mstislav nous confie :
"J'aime la France. J'y viens dès que possible et je rencontrais mon ami Aragon. Vous connaissez ? Nous parlions d'Elsa lorsque nous étions tous les deux. "
Je regarde cet homme merveilleux que je côtoie maintenant depuis 10 jours, avec lequel j'ai travaillé en orchestre, en privé, avec lequel j'ai pris presque tous mes repas depuis, et je lis dans ses yeux qu'il est possible de souffrir l'indicible et de rester un homme juste et droit.

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Alors qu'il est l'un des musiciens les plus adulés de la planète, qu'il a rencontré les plus grands, que ce soit en musique, en art en général, ou en politique, il a toujours eu avec nous, orchestre anonyme, monté pour l’occasion, une attitude en tout exemplaire. Patient, poli, drôle, sérieux, respectueux.
Il n'y avait qu'un Mstislav, le même en toutes occasions, et non pas un personnage fabriqué ou retaillé selon la circonstance.
Je l'ai vu nous faire des clins d'œil pendant une interview et y mettre fin parce que ses 45 musiciens l'attendaient pour commencer la répétition.
Je l'ai vu prendre le temps d'aller vers une altiste du deuxième rang pour lui demander des nouvelles de son mari accidenté la veille. Je l'ai vu attendre sans impatience et avec le sourire que le clarinettiste change pour la troisième fois ce jour-là, l'anche de son instrument... rouge de confusion...
Je l'ai vu aussi, magnifique, tout de blanc vêtu, nous diriger dans des œuvres somptueuses telles que la 8 ème symphonie de son ami Chostakovitch, tirant de nous l'excellence, nous portant avec passion jusqu'au bout de nous-mêmes.
Je l'ai vu, silencieux, écouter les musiciens répéter, ou suivre les cours d'Anne Sophie Mütter, venue pour l'occasion, ou yoyo Ma, à qui il avait confié le soin d'interpréter le concerto de violoncelle que Chostakovitch lui avait dédié, alors qu'il vivait encore à Moscou.
Je l'ai vu attentif et concentré, mêlé au groupe de travail des premiers pupitres des cordes afin de coordonner les mouvements d'archets.
Je l'ai vu en professeur passionné lors des Masterclass qu'il dispensait en fin de journée.

Et cette nuit-là, peut-être parce qu'il avait bu un peu plus que d'habitude... peut-être parce qu'il avait eu Galina, sa femme, au téléphone en début de soirée, peut-être parce que nous étions pour le première fois en tout petit comité... Cette nuit, il nous a offert en plus de tout le reste, ce cœur courageux, ce cœur plein de colère et de blessures.

J'ai longtemps hésité à parler de Mstislav Rostropovitch ici. Je ne voulais pas parler de l'homme public, ni même du musicien merveilleux. Pour cela, des centaines d'autres que moi auraient plus et mieux à dire. Mais Je ne pouvais pas non plus ne rien dire de lui, car il fut incontestablement l'homme qui m'a le plus influencée.
Je n'ai plus jamais été la même après l'été 83.
Nous avons donné quelques concerts merveilleux en fin de festival, et il a fallu ensuite refermer la porte sur ces quelques jours en dehors de tout.
En tant que premier violon j'ai eu quelques honneurs, mais aucun qui m'ait autant touchée que ce moment où il m'a pris dans ses bras, chaleureux, puis, parce qu'il était farceur... et qu'il était russe... il m'a embrassé sur la bouche, devant les yeux ravis de ma mère qui m'attendait pour me ramener à la maison.

En 89, en même temps que des millions d'autres, je l'ai regardé en larmes à la télé, jouant du violoncelle sur les décombres du mur de Berlin.
Deux mois plus tard, Gorbatchev le réhabilitait enfin. J'étais seule à la maison lorsque je l'ai appris. Je suis allée à l'épicerie au bas de chez moi acheter une bouteille de champagne. Je me suis installée dans le salon et j'ai trinqué pour lui.

Le 27 avril 2007, Mstislav est mort. Ce jour-là, j’ai perdu un ami.

 

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