Laurent et Robinson, lorsque l'Amour sublime l'Autisme

Parfois, entre deux lignes d’une poésie enchanteresse, qui sait faire cohabiter admirablement les mots amour et merde dans une même phrase, je me demande comment ce père tient le coup. Comment se fait-il qu’il ne s’effondre pas, tout simplement ? Et puis je lis encore, ces chapitres courts, comme une nécessité pour être en mesure de respirer malgré tout, et je me surprends à l’envier...

Quelques mois à peine après avoir lu le fantastique « Robinson1» de Laurent Demoulin2, alors que je n’étais pas remise de tout ce que cette lecture avait suscitée en moi, j’ai eu le bonheur de rencontrer son auteur pour une discussion endiablée, à la suite de la projection du film « le monde de Théo3 » organisée par l’association Belge : « Le tricotin4 ».
Cette double rencontre m’a chamboulée. C’est comme si une grande fenêtre venait de s’ouvrir sur un monde incroyablement vivant et bienveillant. Car, ce qui définit Laurent Demoulin, tout comme son roman, c’est l’Amour.
L’amour généreux, courageux. L’amour intelligent.
Avant toute autre chose, « Robinson » est l’histoire d’un fils et d’un père.
Laurent Demoulin, comme un peintre sur sa toile, décrit par petites touches successives et poétiques, le quotidien d’un homme aux-côtés de son fils autiste non verbal.
Nulle explication médicale sur l’état de Robinson. Nulle description du chemin parcouru jusqu’aux premières lignes qui le situent à l’âge de 10 ans. Rien sur le diagnostic, la confrontation avec les médecins, la société, le système. Rien non plus sur les choix thérapeutiques ou éducatifs.
Ce qui intéresse l’auteur, c’est de nous raconter ce lien particulier entre le père et l’enfant. Cet espace intime qui s’est construit pour que la rencontre soit possible. Cet amour indéfectible qui permet de tout supporter, même l’insupportable.
Car certes, Robinson ne dit mot, mais Robinson s’exprime, haut et fort ! Il est aussi vivant que n’importe quel enfant. Plus vivant même, ai-je envie de dire, car ce temps et cette énergie que nous employons à développer le langage, qui, d’une certaine manière, nous éloigne de nous-même, il l’emploie à mille trouvailles destinées à emplir son espace vital.
Tapoter, lancer, trier, jeter, malaxer… tout ce qui est à sa portée lui appartient et devient le moyen de s’accorder au monde.
Alors bien sûr, il faut cadenasser les fenêtres, fermer les placards à clé, cacher en hauteur les objets fragiles ou dangereux, et surtout, tenir Robinson par la main, où qu’il soit, quoi qu’il arrive. Dans la rue, dans les magasins, jusqu’à l’endormissement, jusqu’à la défécation.
Mais bien avant cela, ce père qui se définit comme une seconde mère, n’a de cesse de proposer, stimuler, entrainer, rassurer. Comprendre. Tout ce qu’il peut donner à ce fils, il le donne. Tout ce qu’il peut construire, il le construit. Comme un architecte sans limite, il battit au jour le jour un édifice à la mesure de son enfant extraordinaire. Et tant pis si cela va à l’encontre des normes établies.

Parfois, entre deux lignes d’une poésie enchanteresse, qui sait faire cohabiter admirablement les mots amour et merde dans une même phrase, je me demande comment ce père tient le coup. Comment se fait-il qu’il ne s’effondre pas, tout simplement ?
Et puis je lis encore, ces chapitres courts, comme une nécessité pour être en mesure de respirer malgré tout, et je me surprends à l’envier.
J’envie cette relation particulière qui s’est construite au-delà des mots. J’envie tout ce que cela lui a permis d’explorer, en son fils et en lui-même. J’envie cet amour inaltérable qui s’impose comme la seule valeur possible, dégageant du même coup, d’un simple revers de la main, tout ce qui n’est pas essentiel à leur quotidien.
J’envie cette grande intelligence qu’il a développé pour traduire chaque parcelle de l’identité de son fils. J’envie ces mots merveilleux qui naissent en lui et qu’il partage avec tant de talent.
Oui. Je l’envie ce père, qui pourtant nettoie quotidiennement la merde que Robinson projette artistiquement sur les murs de la maison, qui n’a plus de vie familiale lorsqu’il est à ses côtés, qui souffre du dos à force de le porter, qui doit parfois s’assoir au sol dans les toilettes et encourager par des incantations scatologiques les productions intestinales de son rejeton.
J’envie cette réalité qui se construit au présent et ne peut se projeter dans l’avenir sociétal, car l’avenir de Robinson n’appartient qu’à lui, et son père en est l’unique explorateur.
Et même si cet amour est pur altruisme, même si Robinson et sa réalité impérieuse sont les seuls moteurs et les seules valeurs… les mots écrits dans un carnet dédié au quotidien et qui finissent par produire cet ouvrage, permettent ce lien à l’autre que Robinson bien trop souvent capture.

… « De toutes et de tous, je n’attends qu’une parole, qu’ils et elles un jour me disent : debout face à l’angoisse, les mains dans la merde, les yeux incapables de quitter un enfant plus de quelques secondes, le dos brisé par le présent, le ventre tiraillé par l’avenir, noyé dans un amour paternel filial innommable, affrontant à chaque instant mille dangers, tu es, des temps postmodernes, le héros »5

 

1 - Publié aux éditions Gallimard 2016 et Prix Rossel 2017
2 - Laurent Demoulin est un romancier, poète et critique belge, professeur de littérature à l’université de Liège.
3 -"Le monde de Théo" est un film  Co réalisé par Solène Caron et Valérie Gay-Corajoud
4 - L’ASBL le Tricotin propose un accueil ludique pour les enfants autistes.
5 – Robinson, éd. Folio, page 181.

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