Le coeur de la forêt

Le regarder, jour après jour et ce depuis presque toujours, prendre sur lui, se battre à mains nues, sans relâche contre ses hyper-sensibilités, contre cette façon de fonctionner qui se butte à la norme… et se demander jour après jour et ce depuis presque toujours pourquoi un enfant doit grandir dans le combat, autiste ou pas.

Pandémie, virus, confinement, restriction, déconfinement… des nouveaux mots, des nouvelles règles, des nouvelles donnes à intégrer dans un monde qui lui paraissait déjà bien trop complexe et parfois même, absurde.
Aller-retour, comme le ressac de la mer qui bien souvent berce mes pensées… la vie de Théo, toujours belle mais rarement simple.
L’aider à se sortir de sa forteresse solitaire et douloureuse pour s’ouvrir à un monde sensé lui offrir un place à sa mesure, et le voir se désoler jour après jour de ne pas l’aimer ce monde, et de ne pas y trouver un sens auquel s’accorder.
L’aider à consolider son identité tout en respectant sa singularité et l’entendre évoquer son jugement sans appel d'une humanité qui le déçoit, qui lui fait peur, qui ne l’attire pas.
Faire la part des choses entre sa vision d’adolescent autiste, de jeune homme, d’individu entier, non conforme… mais qui est conforme finalement ? Qu’est-ce que la conformité lorsqu’elle se confronte à l’intimité ?
Le regarder, jour après jour et ce depuis presque toujours, prendre sur lui, se battre à mains nues, sans relâche contre ses hyper-sensibilités, contre cette façon de fonctionner qui se butte à la norme… et se demander jour après jour et ce depuis presque toujours pourquoi un enfant doit grandir dans le combat, autiste ou pas.

Pourquoi Théo n’a-t-il pas le droit d’être, tout simplement, sans avoir à se tordre, à se plier, à se restreindre, à se confronter, à s’amputer d’une partie de lui ?
Depuis 16 ans maintenant, il tente d’aller à droite et à gauche en même temps… comme un équilibriste sur un fil… Je suis son balancier… A moins que ce ne soit lui le balancier et moi en péril sur le fil… je finis par me perdre…
J’ai cru, prétentieuse que je suis, que c’était moi, son guide, qui me tenais à ses côtés pour l’aider à se frayer un chemin à travers le monde. Mais depuis mars… depuis le début du confinement… depuis que notre société s’est montrée au grand jour, inapte à nous préserver sans immédiatement nous priver de notre liberté, je réalise que c’était tout l’inverse.
Et si Théo avait raison… complètement raison je veux dire… et ce, depuis le début ?
Et si, en effet, le monde était insensé ? Trop bruyant, trop odorant, trop rapide, trop insensible, trop démonstratif, trop dispersé trop paradoxale, trop meurtrier ?
Et si, en effet, entrer dans la danse était comme une amputation perpétuelle d’une partie de soi afin de s’emboiter aux autres, nos arêtes à vif frottant sans cesse sur celles des autres, générant des douleurs permanentes, sans autre raison que celle qu’on nous impose ?
Et si, en effet, parler la langue commune, c’était perdre une partie de son être intime ? Et si se laisser toucher c’était prendre le risque de disparaître… ou de se faire envahir ? Et si les odeurs et les bruits n’étaient en vérité que des parasites incessants destinés à nous empêcher d’être… réellement ?

Depuis le début du déconfinement, qui n’en n’est pas vraiment un puisque régi par des règles insensées… Théo chute dans la dépression. Il se confine de lui-même, plus encore que lorsque c’était obligatoire.
Il se traine, de son lit à son bureau, de son bureau à la cuisine… presque à l’arrêt. Sa batterie en fin de course. Même manger devient une corvée. Il ne regarde plus dehors, il ne cherche plus à savoir ce qu'il se passe ailleurs que dans son monde. Il caresse son chien et son chat… les seuls contacts qui le rassurent vraiment. 
En temps normal, je ne l’aurais pas laissé dans cet état aussi longtemps, mais ma batterie vaut à peine mieux que la sienne, et je réalise que je suis plus ou moins dans le même état que lui. Son inertie m’immobilise, me tétanise, m'épuise.
Alors hier, le cœur en miettes de le voir dans cet état, comme ça, sans vraiment l’avoir décidé, j’ai pris le parti de lui parler sans chercher à le rassurer. J’ai cessé de tenter de lui faire valoir la beauté du monde, l’intérêt de le rejoindre, l’importance de se projeter dans l’avenir.
Hier, je me suis glissée à ses côtés dans sa torpeur, dans sa vision sombre d’un monde qui l’attire moins que jamais. J’ai validé ses peurs, ses réserves, la liste sans fin des incohérences dont il est le témoin critique.

C’est comme ça que nous avons entraperçu la lumière, ensemble, en quelques heures à peine.
S’éloigner un peu, revoir à la baisse les prétentions sociétales, admettre que se conformer n’est pas une absolue nécessité. Ne pas tout mettre sur le dos de l’autisme, comprendre que l’effort ne pourra durer qu’un temps, seule la posture correspondant à son être profond a des chances de pérennité. Considérer la réalité d’un monde en déroute, valider le fait qu’il ne veut pas entrer dans une danse dont il ne comprend pas les règles… et surtout, réaliser que j’en suis au même point que lui.
Cesser de me demander pourquoi et comment. Est-ce parce que je suis fatiguée à un point tel que je me mens sur ce qui est bien ou mal ? Est-ce parce que je n’en peux plus que je suis tentée de baisser les bras ? Est-ce parce que je ne veux plus être une combattante ? Est-ce parce que plus simplement, je n'en peux plus de le voir souffrir ?
Quelle importance finalement !! Est-ce qu’il faut toujours une raison pour choisir une voie et non une autre ?

Hier, alors qu’il n’avait pas quitté la maison depuis 9 semaines, si ce n’est deux balades d’1/4 d’heure à quelques mètres de la maison, Théo a accepté une petite expédition en forêt à quelques kilomètres de chez nous. Une très belle balade dans la nature accueillante, près des étangs, à quelques pas de la mer. Nous y avons croisé des chevaux, des oiseaux, de l’eau, de l’air… le silence.
- C’est là que je veux vivre maman… m’a-t-il dit. C’est là que je suis bien. Je n’aime pas la ville, je n’aime pas le goudron, les magasins, la pollution, les foules, la vitesse, le bruit. J’aime la forêt, les arbres et les ruisseaux, le chant des oiseaux, le vent dans les feuilles, l’odeur de la terre mouillée.
Je voudrais qu’on aille vivre près d’une forêt où je pourrai me balader tous les jours. C’est le métier que je veux faire. Garde forestier.

Ça fait plusieurs mois qu’il me parle de cette envie d’être garde forestier. Et si je trouvais ça beau, j’émettais des réserves… La solitude, l’isolement… Le côté "autiste" de la profession (ou en tous les cas, l’idée que je m’en fais) …
Mais ça, c’est ma peur ! c’est ma projection ! Ça, c’est mon égarement !
Hier, je l’ai vu, serein, toucher les arbres et se poster face à l’eau de la rivière. Respirer à plein poumons et retrouver un début de sourire, et j'ai su, que, encore une fois… c’est lui qui m’apprenait la vie.
Alors bien sûr. J’ai dit oui.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.