Des humains plutôt que des héros

C’est cela que nous attendons d’eux. Qu’ils fassent rempart de leur corps, pour défendre les nôtres. Et nous trouvons presque normal que, les uns après les autres, ils tombent au combat. Tout à coup, ils redeviennent humains, tout à coup, on les oublie, ils rejoignent la cohorte des malades anonymes… On ne les applaudit plus à nos fenêtres. Quelle horreur. Quelle solitude doit-être la leur !

J'ai vu circuler cette photo que je trouve magnifique et qui m'emplit d'émotion.
Pour autant, je trouve dangereux de qualifier ces personnes de héros en oubliant qu'elles sont des personnes ordinaires dans un contexte extraordinaire. Ça nous permet d'oublier (un peu) leurs failles, leur fatigue, leur peur, leurs émotions, leur traumatisme.
Comme si, en les qualifiant ainsi, on leur retirait le droit de faillir, voire, de se reposer.
Car un héros, ça ne pleure pas, ça ne s'écroule pas, et surtout, ça n'abandonne pas. C'est un poids supplémentaire que nous faisons peser sur leurs épaules déjà bien chargées. C’est peut-être ce qui nous permet, à nous, de mieux dormir la nuit.

C’est déjà ce qu’avait fait Macron lorsqu’en parlant de guerre, il en avait fait, par défaut, des combattants, partant au front quoi qu’il en coûte, avec les moyens du bord.
Les moyens ? Voilà en réalité le nœud du problème.
Avez-vous vu déjà un héros refusant d’aller se battre parce qu’il n’avait pas les armes nécessaires ? Avez-vous vu un héros réclamer de quoi se protéger pour affronter l’ennemi ? Est-ce qu’un héros demande à être payé à la hauteur de son travail ? De son talent ? De sa nécessité ?
Non ! Le héros part au combat tel qu’il est. Son corps est un rempart. Il est prêt à sacrifier sa vie. Et lorsque le combat est terminé, il s’en retourne tranquillement chez lui, panser ses plaies, portant le fardeau des dégâts collatéraux dont il a été le témoin.
C’est cela que nous attendons d’eux. Qu’ils fassent rempart de leur corps, pour défendre les nôtres. Et nous trouvons presque normal que, les uns après les autres, ils tombent au combat. Tout à coup, ils redeviennent humains, tout à coup, on les oublie, ils rejoignent la cohorte des malades anonymes… On ne les applaudit plus à nos fenêtres.
Quelle horreur. Quelle solitude doit-être la leur !

D’ailleurs, je fais partie de ceux qui n’applaudissent pas au balcon à 20h00 tous les soirs. Non pas par manque de respect ! Mais parce que j’estime que ce n’est pas le moment. Il est soit trop tard, soit trop tôt.
Trop tard, car il aurait fallu les protéger dans la rue, les soutenir durant leurs grèves, signer leurs pétitions ! Affronter le gouvernement à leur côté !!
Trop tôt, car ce n’est pas le moment de les déranger, ils ont besoin de calme, de sérénité, de force, d’équilibre surtout. Et si nous voulons les aider vraiment, alors il faut exhorter notre gouvernement à leur donner les moyens de sauver des vies, toutes les vies, sans avoir à mettre la leur en danger.
Nous pourrons, lorsque l’épidémie sera passée, les soutenir et réclamer, à leurs côtés, des moyens, une reconnaissance financière, et surtout, l’assurance qu’ils n’auront plus jamais à vivre ça. Non pas une pandémie ! Non, ça c’est impossible… mais que plus jamais ils n’aient à l’affronter avec des sacs poubelles et des masques périmés. Que plus jamais ils n’aient à choisir entre la vie d’une personne ou d’une autre. Que plus jamais ils n’aient à subir aussi douloureusement l’incompétence et la malversation de ceux qui nous gouvernent.
Car, s’il y a une guerre, elle est là, non pas contre le virus, mais contre un gouvernement incompétent, menteur… coupable.
Et nous aurions eu bien besoin, pour le coup, que quelques héros se distinguent parmi les décideurs, les financeurs, les organisateurs.
Ce n’est pas aux médecins et au personnel médical d’aller affronter le gouvernement aujourd’hui !! ils ont autre chose à faire ! Non, c’est à nous.

Qualifier le personnel médical de héros, ça nous permet aussi de nous différencier d’eux plus simplement et de mieux supporter notre sentiment d’inutilité. Rester chez soi, à l’abri, voilà la seule action qui nous incombe. On nous le répète depuis des semaines.
Ce n’est pas glorieux ? Normal ! Ce ne sont pas nous les héros.
C’est vicieux, et surtout, c’est faux.
D’aucuns se démènent à leur manière, fabriquant des masques, organisant des tournées pour nourrir ceux qui ne peuvent pas se déplacer, générant des chaînes de solidarité, ou tout simplement, prenant soin des autres du mieux possible. Chacun à notre manière, retrouvons une partie de nous-même, abandonnée il y a bien longtemps dans la course folle d’un système déshumanisé, ce que nous payons aujourd’hui d’un prix exorbitant.

Qui suis-je pour tenir ces propos ? Je ne suis pas sociologue, ni historienne ni philosophe.
Je suis juste une mère d’un enfant autiste qu’on a souvent qualifiée de « mère courage » et qui a toujours détesté ce terme car il détournait sans aucune subtilité la réalité de mon quotidien. Un qualificatif qui permettait d’oublier ma peur, ma fatigue, mes doutes et mes larmes, et qui supposait que je n’avais donc pas le droit de m’écrouler, de cesser le combat…
Parce qu’une mère courage, finalement, n’a pas besoin d’aide.
C’est donc un sujet qui je connais bien et qui me parle.

Au-delà de ces remarques personnelles, je suis inquiète…
Car si aujourd’hui, pour qu’une société fonctionne en temps de crise, nous plaçons notre espoir dans l’action héroïque, c’est que nous avons échoué sur toute la ligne et je souhaite de tout mon cœur que c’est ce que nous tenterons de réparer au sortir de la pandémie. En tous les cas, c’est le chemin que personnellement, je choisirai : l’humanisation, même imparfaite.
Et si on me donnait le choix à l’heure de la maladie, quelle qu’elle soit, j’opterai sans aucune hésitation, pour une prise en charge par un humain, plein de doutes et de failles, comme le sont, j’en suis certaine, toutes celles et tous ceux qui depuis des semaines, s’acharnent à tenir debout sous des masques non adaptés et des blouses de fortune, plutôt que par un héros, issu d’une idée fantasmagorique d’un système qui n’aurait rien à craindre, et aucun compte à rendre.

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