Entière, face à la foule

Depuis que je suis petite fille, je parle avec une partie de moi que nul ne connait. Elle est mon intime, mon amie, ma compagne. Elle et moi, nous nous parlons sans jamais élever la voix, sans jamais douter l’une de l’autre. Aucun sujet ne nous échappe. A demi-mots, nous nous comprenons.

 © valérie Gay-Corajoud © valérie Gay-Corajoud
Depuis que je suis petite fille, je parle avec une partie de moi que nul ne connait.
Elle est mon intime, mon amie, ma compagne. Elle et moi, nous nous parlons sans jamais élever la voix, sans jamais douter l’une de l’autre. Aucun sujet ne nous échappe. A demi-mots, nous nous comprenons.
Elle est cette partie de moi que j’ai dû laisser sur le bord du chemin, tout au long des choix qu’une vie impose. Elle est cette part courageuse et fière, cette facette héroïque et téméraire que la vie d’aujourd’hui ne permet pas d’explorer en son entier. Elle est cette passion vive, romantique et romanesque, où l’amour n’a pas de frontière et où une vie peut s’offrir sans peur, en échange de ses croyances les plus sincères.
Cette partie de moi à qui je n’ai pas donné d’autre nom que le mien, qui jamais ne m’abandonne, qui m’a tenu la main aux heures les plus sombres et a projeté une aura bienveillante sur mes rires et mes joies, elle est là aujourd’hui, comme une amie de toujours, vieillissant à mes côtés, sa main alourdie de notre vie passée, posée sur mon épaule.
Elle me chuchote quelques souvenirs qui nous sont chers, et me rappelle quelques promesses que je n’ai pas complètement tenues.
Sans jamais me juger ni m’abandonner, elle m’a vue cette amie, sombre et lâche, colérique et injuste, tout autant que lumineuse et courageuse, bienveillante et complice. Elle connaît les moindres recoins de mon être, peut-être même un peu plus que moi.
D’aucun voudrait peut-être lui donner un nom. Est-ce mon âme ? mon idéal ? Est-ce mon rêve, mon fantasme ? Quelle importance. Doit-on absolument nommer ce qui compte ?

J’ai traversé quelques contrées douloureuses ces derniers temps, emplies de douleurs physiques et morales. Perdant pieds trop souvent, lâchant trop de repaires, glissant dans la fatigue et l’abandon. Souhaitant même parfois que tout s’arrête.
Cette amie toujours là, lumineuse à mes côtés, durant les nuits sans sommeil, je la regardais avec admiration, mais la repoussais de plus en plus souvent, pour me recroqueviller dans l’abandon… Et plus je m’éloignais d’elle, plus je m’éloignais de moi-même. Reniant, oubliant.
C’était la première fois que je tentais ainsi de la laisser au loin. C’était la première fois que je ne cherchais pas le réconfort dans son inaltérable bienveillance.
Il y avait quelque chose de fort dans cet abandon ultime, comme une expérience définitive, la marque d’un courage particulier et sombre.
Mais depuis quelques jours je reviens vers elle et, cheminant, je reviens également vers moi et vers les miens. La main de cette amie bien serrée sur la mienne, sa chaleur pénétrant mon corps, son regard lumineux transperçant mon regard confiant.
Alors je sens la vie circuler à nouveau à travers mon corps. Puissante, impérative.
Et, pleine de cette sève impérieuse, j’ai retrouvé suffisamment de force pour une promenade au bord de la mer.
Le froid ne me faisait plus peur, le vent ne m’agressait plus. L’inquiétude n’était plus en moi, comme évaporée, sortie de mes murs.
Je me suis tenue face au large, campée sur mes jambes encore faibles, mais suffisamment solides pour me faire sentir vivante et fière, et, m’enroulant dans mon écharpe en laine comme dans un plaid chaud et rassurant, j’ai lâché prise avec le réel.
Je me suis envolée pour quelques magnifiques et longues minutes, la main de mon amie toujours dans la mienne, par-dessus les mers, par-dessus les continents… par-dessus l’espace et le temps.
Et j’ai compris alors qu’il est difficile de nos jours de vivre pleinement.
Que veut dire : être héroïque aujourd’hui ? Où doivent se nicher les mots : fierté et honneur ? Comment faire pour se reconnaitre, entière et en vie, parmi la foule.
J’ai compris qu’à vouloir préserver la vie matérielle avant tout, bien au chaud dans notre confort quotidien, menés de droite et de gauche par nos obligations et un système normatif, nous n’étions plus réellement en vie.
La moitié de nous-mêmes, voilà ce que nous devenons, égarés dans la course folle qui nous entraîne au plus loin de nos rêves.

Ce que je n’avais pas vu au fil des années, c’est à quel point cette amie à mes côtés, s’habillait de tout ce qui comptait le plus pour moi. Cette part rebelle et fantasque, celle, assoiffée d’aventure et de justice. Et cette autre, à n’en pas douter : guerrière.
A ce point proches l’une de l’autre, je n’ai pas pris garde, qu’à lui céder ainsi la part la plus lumineuse de mon âme, j’allais m’éteindre au fil des années. Gardant quant à moi, la raison, la sagesse et l’acceptation.
C’est là que je glissais ces derniers mois. C’est dans la raison de l’autre que mon esprit se perdait.
Se perdre dans ceux qu’on aime, est une chose ! Mais se perdre dans une société qu’on ne valide pas, c’est dramatique.
Et puis l’un de mes fils a eu besoin de moi plus que jamais et dans le même temps mon petit fils est venu au monde. En quelques jours à peine, quelque chose est venu m’habiter de plus puissant que tout. L’amour des miens, une partie de moi, issue de mon ventre.
J’ai retrouvé cette part de mon altérité que j’avais laissé s’éteindre au fil des années. J’ai ouvert les yeux sur le paysage d’antan, celui qui, si subtilement, permet de faire se rejoindre, parfois au détour de quelques chemins, les rêves les plus fous, et la rigueur intraitable de la réalité.
J’ai retrouvé le rire perlé de mon amie intime, ses yeux bienveillants, sa main chaude et solide. Sa confiance surtout, comme un pierre précieuse posée là, sur le chemin boueux.
Le ciel a repris de sa couleur, le vent de sa senteur.
Je cale mes pieds au sol, devant la mer.
Et voilà qu’à nouveau, je me tiens entière, face à la foule.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.