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Billet de blog 27 janv. 2022

Quand l'inclusion devient une obligation

Ce n’est pas l’inclusion à tout prix qu’il faut réclamer, mais des propositions pérennes qui placent en premier lieu le respect de la diversité, l’aide au cas par cas, le soutien de la différence, des projets de chacun et surtout, qui s’appuient sur la réalité et non sur un mirage politico-financier que d’aucuns font miroiter sans jamais agir une fois les urnes remplies puis remisées.

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le repli © Valérie Gay-Corajoud

Cela fait des jours que je cogite dans mon coin, redoutant d’intervenir sur un sujet ô combien sensible. Le plus délicat étant de me faire le relai de certains propos tenus par un homme exécrable et de contredire, par le fait, des personnes que je trouve tout à fait honorables. 
Pour autant, je ne peux plus me taire. Se taire, c’est perdre son droit à la parole. Or, aujourd’hui, c’est un droit que nous devons absolument protéger, car il est l’un des plus précieux qu’il nous reste. 

L’inclusion pour les enfants handicapés. Voilà le sujet. Et c’est édifiant de constater qu’il apparaît systématiquement en période électorale. Comme s’il était un sésame, une formule magique, un bonus destiné à emplir les urnes.   
Déjà en 2016, le député LR, Daniel Fasquelle, avait sorti cet as de sa manche en tentant d’imposer les très lucratives prises en charge comportementales dans le monde de l’autisme, ce qui lui aurait rapporté le soutien d’un lobbying en pleine expansion. 
Aujourd’hui, c’est le vomitif Éric Zemmour qui joue cet atout, réussissant ce qu’il sait faire le mieux : créer la polémique… Sa marque de fabrique en quelque sorte.  
Et ça marche ! incroyable, non ?
Comme par enchantement, un sujet absent de tous les programmes – qu’ils soient de gauche ou de droite – se tient sur le devant de la scène. On débat d’une réalité qui n’intéressait personne, un drame pour des milliers de familles, qu’aucun ne semblait vouloir prendre à bras le corps… Ce sujet est tout à coup à l’origine de moult réactions indignées venant, pour la plupart, de personnes n’ayant nulle qualification pour en débattre. 
L’inclusion… comme si le mot en lui seul était porteur de solutions. Comme s’il suffisait de le clamer publiquement pour que tout s’arrange. Comme s’il était une vérité absolue, tel un coup de force philosophique. 

Mais de quoi parlons-nous en vérité ? 
D’une école qui serait tout d’un coup susceptible d’accueillir tous nos enfants ? Et d’enfants capables de s’intégrer dans toutes les écoles ? 
Sans rire ? Vous soutenez que c’est possible ? Que c’est la solution ? 

Moi je vais vous dire ce que je pense de l’école française aujourd’hui. Je pense qu’elle est déjà infoutue de recevoir nos enfants sans handicaps. En l’état actuel, elle n’est qu’une machine à broyer, à écorner, à étouffer, à maltraiter. 
Peu de moyens, peu d’envergure, peu d’oxygène ! Des profs épuisés, malmenés, sous-considérés et sous-payés et, quoi qu’il en soit, nullement formés pour accueillir des enfants avec des besoins spécifiques. Des classes surchargées, mal adaptées. Des programmes poussiéreux. Bref, un bateau qui prend l’eau de toutes parts et personne pour écoper. 
Et vous imaginez que dans ces établissements, un enfant autiste (ou porteur de troubles du comportement) pourrait trouver sa place ? S’y épanouir ? Dans le bruit et l’odeur de l’autre, le rythme effréné, les sonneries stressantes, les cavalcades désordonnées, les codes arbitraires, les règles contradictoires, les cours de récréation grouillantes et les cantines assourdissantes ? Même avec l’accompagnement d’une AVSI (quand on a la chance d’en avoir et de la garder) c’est tout simplement l’enfer que vous proposez à ces enfants fragiles.

Pour ceux qui douteraient de ma légitimité à exposer mon point de vue, je vais parler de mon fils, parce que c’est un sujet que nul ne pourra prétendre connaître mieux que moi (quoi qu’il y en ait eu à l’occasion pour oser le faire). 

Lorsqu’il s’est posé la question de la scolarité pour Théo, il était au plus fort de son autisme. Replié sur lui-même, supportant à peine le rythme familial que nous avions pourtant adapté à sa fragilité. Dérangé par le bruit, les odeurs, la lumière. Terriblement occupé à trouver les limites de son propre corps, tout à la fois incomplet et douloureux, aux prises avec des angoisses dont nous ne pouvons imaginer l’ampleur et qui l’amenaient parfois à s’automutiler. Incapable de laisser sortir de lui des excréments qu’il voulait contrôler, souffrant de laisser entrer en lui des aliments qui le faisaient vomir. Émergeant de presque une année de mutisme, retrouvant petit à petit le chemin de la communication par le biais d’un langage qu’il venait tout juste d’inventer et dont nous, sa famille, apprenions le vocabulaire et la grammaire au jour le jour, conscients de la préciosité et de la fragilité de cette invention vitale. 
Si nous avions scolarisé Théo à cette époque, j’ai l’absolue certitude qu’il se serait replié en lui-même pour ne plus jamais en sortir ! Toutes ses forces jetées dans sa volonté de s’ouvrir à un monde complexe et jusqu’alors dénué de sens, il les aurait employés à se protéger des autres, et ce précieux langage aurait disparu à tout jamais. Je le sais. 
Pour dire les choses plus simplement : la norme – puisque ce mot à la mode semble être le Graal de l’éducation nationale – lui aurait renvoyé à la face son « anormalité »… Ce que nous, sa famille, les personnes qui l’aimons, pensions être à l’inverse, son plus précieux trésor. 

Nous l’avons donc gardé à la maison. 
À l’abri de notre attention bienveillante, à une allure qui lui convenait et surtout, avec l’assurance que rien ne serait bouleversé tant qu’il ne serait pas prêt, il a appris à lire, à écrire, à compter, à s’intéresser au monde qui l’entoure, jusqu’à être en mesure de le rejoindre. 
Pourquoi ne l’a-t-il pas fait en institution ? Eh bien parce qu’il n’y avait pas de place ! Il n’y avait que des listes d’attente de plusieurs années, parfois 6 ou 7 ! C’est-à-dire, le temps qu’il grandisse, qu’il vieillisse, et qu’il ne soit finalement plus en âge de l’intégrer. Et pourquoi tant d’années d’attente ? Parce que l’argument de l’inclusion en milieu ordinaire pour les enfants porteurs de handicaps permet à nos dirigeants de justifier la fermeture des places en institution. CQFD. 

Alors je vous en prie. À vous les bienpensants, qui vous laissez persuader que l’inclusion est LA solution et que ne pas la souhaiter pour tous est une injustice, prenez le temps de débattre avec les personnes concernées et ne jugez pas à l’aune de la normalité, comme si elle était le but ultime à atteindre et surtout, comme si cela pouvait justifier ne serait-ce qu’une seule journée de douleur insupportable pour ces enfants qui ont déjà bien assez souffert.  

Certains parents se battent durant les premières années de la vie de leur enfant porteur de troubles du développement, afin de faire valider un diagnostic destiné à le mettre à l’abri. Puis, dénués de solutions appropriées et subissant une énorme pression sociale, ils n’ont finalement plus d’autre choix que de se battre à nouveau, pour que leur enfant intègre l’école ordinaire. Une institution littéralement inadaptée à leur enfant et qui, pourtant, leur fait des promesses qu’elle n’est pas en mesure de tenir. 

Ce n’est pas l’inclusion à tout prix qu’il faut réclamer, mais des propositions pérennes qui placent en premier lieu le respect de la diversité, l’aide au cas par cas, le soutien de la différence, des projets de chacun et surtout, qui s’appuient sur la réalité et non sur un mirage politico-financier que d’aucuns font miroiter sans jamais agir une fois les urnes remplies puis remisées. 

En espérant vous avoir donné la possibilité d’élargir votre point de vue, et surtout, de vous alerter sur les dangers de la bien-pensance lorsqu’elle touche un sujet aussi complexe et sensible que la vie de nos enfants fragiles.

Quelques liens à suivre si cela vous dit : 

Ma lettre ouverte à Fasquelle

L'interview filmée de mon fils Théo à propos de l'inclusion

La très belle analyse de François Ruffin sur le sujet pour le journal Marianne  

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