Zimbabwe : Osons ne pas être d'accord avec la presse "mainstream"

Certes, le président zimbabwéen Robert Mugabe n'était pas un tendre. Il n'était pas non plus un démocrate. Il était vieux, insolent, iconoclaste et, par dessus tout, il n'hésitait pas à se payer la tête des Occidentaux. Poussé dehors par l'un de ses frères de combat, il est désormais l'objet non de la vindicte populaire, mais de l'acharnement des médias occidentaux, oublieux du passé.

mugabe

 Les choses n’ont pas trainé : à peine le vieux Robert Mugabe avait-il refermé la porte de son cher bureau que son successeur, Emmerson Dambudzo Mnangagwa, prenait sa place. Adieu « com’rade Bob » et bonjour au « camarade adoré E.D. Mnangagwa », comme l’a qualifié l’animateur de la Zanu-PF (Union nationale africaine du Zimbabwe – front patriotique, parti toujours au pouvoir), lors de la grandiose cérémonie d’investiture organisée en un temps record dans le plus grand stade d’Harare, la capitale. 75 ans, membre de la Zanu-PF depuis sa création en 1963, ce dernier est toujours surnommé « le crocodile », en référence à son engagement de jeunesse dans la guérilla marxiste – aux côtés de Mugabe avec lequel il a partagé des années de prison – et la lutte pour l’indépendance de ce pays qui s’appelait alors la Rhodésie du Sud, colonie britannique. Signe que, si Mugabe peut être qualifié de « dictateur », Mnangagwa n’est certainement pas un ange…

À lui revient donc désormais la (lourde) charge du redressement économique. Que pourra-t-il faire qu’il n’ait pu entreprendre lorsqu’il était vice-président, ou même ministre, pour « créer des emplois » et « réduire la pauvreté de tous », comme il l’a promis ? Tout reste à définir, sous l’œil d’une armée qui, sauf imprévu, devrait rester tranquillement dans ses casernes, le pouvoir n’ayant pas vraiment changé de mains. En effet, l’opposition n’a pas été conviée aux festivités, et elle est loin d’être invitée à la table du pouvoir. La voix de Morgan Tsvangirai, opposant historique actuellement soigné pour un cancer en Afrique du Sud, appelant à la constitution d’un gouvernement d’union nationale, est restée inaudible.

Quant à celui qui vient de s’en aller contraint et forcé, en tremblotant un peu du haut de ses 93 ans, la liesse populaire lui démontre à quel point il était déconnecté de la réalité zimbabwéenne. Le vieux guérillero s’est toujours vu seul capable de diriger le Zimbabwe : négociateur des Accords de Lancaster House avec les Britanniques pour l’accession à l’indépendance, Premier ministre en 1980, il a été élu à la présidence de la république en 1987, il y a trente ans. Au passage, notons que cette longévité si décriée est loin du record détenu par feu Omar Bongo Ondimba : plus de quarante et un ans à la tête du Gabon, ou encore de l’Angolais José Dos Santos, parti en retraite en septembre dernier après trente-huit ans de présence ou même de Paul Biya du Cameroun, toujours là au bout de trente-cinq ans.

Les critiques pleuvent, les compliments sont rares. Et pourtant… Contrairement à son propre successeur et à tant d’autres de ses homologues, Robert Mugabe n’a pas pris le pouvoir par un coup d’Etat et n’a pas eu à se faire légitimer a posteriori par les urnes. Politique madré et perspicace, il est parvenu à éviter la guerre civile dans son pays, tout en éliminant ses alliés lorsqu’ils sont devenus d’encombrants adversaires. Lorsque les expropriations de fermiers blancs, propriétaires de presque toutes les terres fertiles, ont commencé, elles étaient légitimées par la fin des Accords de Lancaster quelque dix ans auparavant. Quant au racisme anti-blancs dont Mugabe ferait preuve, rappelons seulement que Ian Smith, chef de l’Etat de Rhodésie du Sud, blanche et ségrégationniste, bourreau de Mugabe lui-même, est décédé tranquillement en 2007 à son domicile de Harare où, pendant trente ans, il a bénéficié de la part de l’Etat zimbabwéen du train de vie d’un ancien président. Enfin certes, Mugabe est riche, mais il ne collectionne pas les résidences luxueuses à l’étranger et ne fait pas l’objet de plaintes pour « biens mal acquis »… C’est cet homme que l’ancien ministre français des Affaires étrangères Bernard Kouchner avait traité publiquement d’« escroc et d’assassin » (à Jérusalem, le 22 juin 2008).

Nonobstant les critiques, venue surtout de l’Occident, Robert Mugabe a continué à promener sa petite moustache dite « à la Hitler » dans les sommets et les rencontres internationales, salué par ses pairs africains. Mais il était hélas un piètre économiste, assez peu porté, en outre, sur le partage du pouvoir. Victime d’une inflation hors normes et de l’effondrement des cours des matières premières et des produits agricoles, en vingt-cinq le pays a sombré dans la déliquescence. Jusqu’à ce que – la vieillesse est un naufrage – le « Vieux Bob » ne soit plus lui-même qu’un jouet aux mains d’une camorra d’ambitieux conduite, toutes griffes dehors, par Grace, ancienne secrétaire et seconde épouse autrefois adulée, trop tôt devenue une impopulaire Gorgone. Calculatrice et sans scrupule, Grace ne s’est inscrite à la Zanu-PF qu’en 2012, mue par un appétit de pouvoir qui cachait mal sa soif d’argent. Violente dans ses propos comme dans ses gestes, elle s’est attiré la réprobation de tous… sauf un ! Les généraux Constantino Chiwenga et Sibusiso Moyo ont fini par se résoudre à mettre bon ordre dans ces affaires qui menaçaient trop et depuis trop longtemps le Zimbabwe.

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