La mort de soi et la mort de l'autre comme éthique de vie : comprendre

Plus le temps passe, plus de nouvelles affaires de terrorisme surgissent, plus nous avons de lois pour soi-disant assurer notre sécurité, mais qui en réalité limitent notre liberté. Les tentatives de "déradicalisation" sont autant d'échecs, et l'on se pose la question de ce qu'il convient de faire des Français partis en Syrie et désireux de revenir. Il est urgent de comprendre.

Mohamed Merah, tueur djihadiste se réclamant de l’organisation État islamique a été tué par les gendarmes du RAID le 22 mars 2012 ; les frères Saïd et Chérif Kouachi, co-auteurs de l’attentat contre le journal Charlie Hebdo, se revendiquant d’Al-Qaeda dans la péninsule arabique, sont abattus dans leur retranchement, le 7 janvier 2015 et leur complice, Ahmedi Coulibaly, le lendemain. Il en va de même pour plusieurs autres terroristes français. Le 13 janvier 2015, deux millions de Parisiens sont dans la rue. Soulèvement sans précédent et sans lendemain, il assemble l’espace d’une journée des hommes et des femmes dans un même haut-le-cœur dont le leitmotiv est : « non ». Non à quoi ? Non au terrorisme certes, mais aussi non à l’inexplicable, à l’incompréhensible. Les quelques procès qui ont eu lieu n'ont pas clarifié les faits : Abdelkader Merah, frère de Mohamed, a été condamné le 2 novembre dernier à vingt ans de prison pour association de malfaiteurs terroristes, mais acquitté du chef d’inculpation de complicité d’assassinat. Son avocat est hué à la sortie de la salle d’audience.

Ces quelques noms et ces quelques phrases n’ont pas vocation à résumer la position du droit français, ni de l’opinion publique vis-à-vis des terroristes mais à poser quelques jalons pour une réflexion globale. Il est en effet difficile de pleinement saisir la nature du terrorisme d’aujourd’hui, d’autant plus qu’il est mondialisé et par conséquent protéiforme.  Ce qui a été analysé jusqu’à présent par les philosophes, les politologues, les psychologues et les sociologues permet d’avancer quelques définitions. L’éthicien s’interrogera sur les « valeurs » qui poussent ce bourreau contemporain, d’un nouveau genre malgré que le terrorisme ne soit pas une pratique nouvelle, à envisager pour seule finalité à son existence la mort d’un maximum de ses semblables autour de lui. Quelles sont les motivations qui le poussent à l’action ? Où se situent la religion – ou la spiritualité – qui est invoquée ? L’effroi n’est pas non plus un outil récent et maintes fois dans l’histoire européenne il a été utilisé avec d’autant plus de détermination que ceux en usent font eux-mêmes partie de la nation visée. En vain pourtant : aucun terroriste ou groupe de terroristes n’est jamais parvenu à détruire un État.

Les terroristes existent pourtant, et agissent. Ils tirent leur force d’une « faiblesse sociétale » en partie constituée de la crainte qu’ils inspirent, ou plus exactement de la crainte de la violence qu’ils exercent. Aucune loi, aucune mesure n’est dissuasive, seule la vigilance permet de protéger (un peu) les citoyens. Les soldats qui parcourent Paris et les grandes villes de France ont pour mission de repérer les comportements suspects et comme mandat… de tuer. Pourtant, la peine de mort est abolie depuis presque quarante ans. Personne ne s'est jamais élevé contre cette pratique, comme si nous étions effectivement en guerre et que l'usage des armes doive répondre à l'usage d'une arme de "destruction massive". Mais il faut aller plus loin que les faits.

L’ambiguïté du terrorisme contemporain réside dans le rapport du terroriste avec la société : il vit pleinement la discorde qui s’accroit entre le pays dans lequel il réside et dont il subit les règles sans les comprendre ni les accepter, et la communauté à laquelle il appartient, qu’il idéalise et dont il perçoit qu’elle est la victime de ces règles sociales.

Résulte de cette situation une lutte à mort entre l’homme que l’idéal blessé a transformé en vengeur absolu, choisissant de mourir et de faire mourir au nom de ce qu’il voit comme un préjudice radical, et la société qui se défend avec ses moyens modernes, parfois arbitraires. Incarnant un idéal collectif largement fantasmé, le terroriste aspire à devenir martyr, convaincu qu’il triomphera non seulement des vivants qu’il aura anéantis, mais de la mort elle-même car, par son acte qu’il voit comme rédempteur, il accédera au statut de « survivant éternel », jouissant des délices du paradis. Devenir « héros négatif » permet au terroriste de sortir de l’insignifiance.  

Mais la question éthique demeure : faire face à ces « nouveaux bourreaux » ne nous autorise pas à passer outre leur qualité d'homme, leur dignité d'individus. Les sanctionner ne saurait signifier avoir recours à la peine de mort. Lutter contre la "radicalisation" nécessite la mobilisation de moyens et de compétences étendus qui, eux aussi, doivent être "nouveaux".

[Cet argumentaire sert de base à une communication scientifique que j'ai proposé de faire au séminaire interdisciplinaire intitulé "Le droit, la naissance et la mort", organisé par la faculté de droit de l'université de Genève, le 11 mai prochain.]

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