La corruption est-elle un sport national en Afrique ?

Le thème général de travail pour l’année 2018 au sein des pays de l’Union africaine est « Gagner la lutte contre la corruption : un chemin durable vers la transformation de l’Afrique ». Un vaste chantier, sans cesse commencé jamais achevé.

Même lancé très officiellement par le président nigérian Muhammadu Buhari le 29 janvier dernier, en ouverture du 30ème sommet de l’institution panafricaine, la lutte contre la corruption est un sujet récurrent et sans grande originalité. Si ce n’est qu’en étant porté ainsi à la Une des préoccupations des chefs d’Etat, il témoigne d’une prise de conscience au niveau interétatique du fardeau, voire même du handicap que représente cette pratique pour le développement du continent.

Initiative louable, donc, sauf qu’elle commence fort mal notamment pour le Nigeria. Le juge anticorruption Danladi Umar, qui préside le « Tribunal du code de conduite », une chambre spéciale chargée des affaires de corruption au sein des administrations et des institutions nigérianes pour les déclarations de patrimoine et de revenus, a été à son tour convaincu de corruption. Décidément… L’affaire ne fait pourtant pas grand bruit dans les médias, tant l’opinion publique est habituée à ce genre de péripétie. La corruption, sport national en Afrique ?

L’indice de perception de la corruption (IPC), publié le 21 février par l’organisation Transparency International, constitue une bonne base pour faire le point. Même si la situation générale du continent n’est pas brillante, certains pays commencent à se détacher du lot et montrent des progrès notables. Qu’on en juge : sur 180 pays présents dans le classement, le Botswana figure au 34ème rang et les Seychelles au 36ème, avant l’Espagne (42ème). Le Rwanda, ex-aequo avec le Cap-Vert, sont classé au 48ème rang, et la Namibie au 53ème, juste devant l’Italie.

Comment expliquer ces bonnes performances, alors que plusieurs pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) comme la Grèce ou la Hongrie semblent à la traîne ? Deux raisons se dégagent : l’une est la volonté et la créativité dont font preuve les dirigeants africains pour endiguer le fléau, alors que chez les Européens, les institutions et les lois sont en place parfois depuis longtemps et rien ne vient plus les dynamiser. L’autre est que certains Etats, comme le Rwanda, pratiquent une répression plutôt féroce à l’encontre des contrevenants.

Dans les pays les plus démocratiques de l’Afrique francophone, comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire, ce sont les investissements anti-corruption à long terme qui sont en train de porter leurs fruits, et hissent ces Etats de façon constante vers le sommet du classement : de la 94ème place en 2012 à la 66ème en 2017 pour le premier et de la 130ème à la 103ème pour la seconde.

Au Sénégal par exemple, la recette a été simple : après son élection en 2012, le président Macky Sall a créé le portefeuille de ministre de la Bonne gouvernance, dont le titulaire était aussi porte-parole du gouvernement. Même s’il n’a pas duré – en effet, un ministère sans objectif quantifiable est difficilement tenable – l’idée était d’installer la notion de lutte contre la corruption dans l’esprit des Sénégalais au-delà de la période de promotion. Dans le même temps était créé l’Office nationale de lutte contre la fraude et la corruption. Doté d’un numéro d’appel gratuit, son site internet offre toujours spot publicitaire et vidéo de représentation théâtrale. Il permet même de déposer une plainte, via une rubrique joliment intitulée « Dénonciations en ligne ». Il semblerait donc que la « réforme des esprits » a bien eu lieu.

En Côte d’Ivoire, le président Alassane Ouattara a choisi un cadre juridique particulier, adapté à sa situation sur le terrain car la rébellion et l’instabilité qui s’est ensuivie avaient provoqué une forme de partition du pays. Certaines régions étaient sorties du contrôle de l’administration pendant plusieurs années. Il a donc non seulement fait adopter une loi sur la prévention et la répression de la corruption, mais aussi mis en place une Haute autorité de lutte contre la corruption et adhéré à l’Initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE). Ce procédé, reconnu sur le plan international, permet d’exercer un meilleur contrôle en l’occurrence sur l’or, dont une grande quantité était extrait et commercialisé par d’anciens petits chefs de guerre devenus autonomes.

La majorité des pays africains se trouvent « dans la moyenne », comme par exemple le Bénin, placé au 85ème rang sur 180, ex-aequo avec l’Argentine, le Koweït ou encore le Swaziland. En quatre ans, il est remonté d’une dizaine de places, et pourtant ses habitants pensent encore que tous les agents de l’administration publique, sans exception, sont à un degré ou un autre corrompus.

Sans surprise, les pays les moins performants sont ceux où sévissent la guerre ou les rébellions internes, où l’État est fragile, voire inexistant. Bons derniers, après l’Afghanistan et la Syrie, figurent le Soudan du Sud et la Somalie. Après avoir connu cinquante ans de conflit et une guerre civile particulièrement atroce entre Nord et Sud, le Soudan s’est divisé en deux Etats en 2011. Las, à peine deux ans plus tard, les hostilités reprenaient, cette fois entre le président sud-soudanais et son vice-président pour des questions justement de pouvoir et d’argent, jetant l’une contre l’autre leurs deux communautés culturelles. Quant à la Somalie, elle peine à retrouver une administration digne de ce nom, elle aussi victime de luttes claniques et d’une rébellion djihadiste qui dure et perdure sans qu’aucune médiation ou intervention ne parvienne à y mettre un terme.

Cela dit, les indices ne résument pas à eux seuls la perception du niveau de corruption d’un pays. Pis : ils ne sont même pas déterminants pour le business. Pour reprendre le cas du Nigeria, en dépit des cyber-escrocs qui inondent les messageries électroniques de dizaines de millions d’utilisateurs d’internet de par le monde, les multiples avertissements des gouvernements occidentaux sur le caractère « risqué » des investissements et les rapports de la Banque mondiale qui attribuent l’insécurité économique – et politique – en majeure partie à la corruption, tout le monde continue à travailler avec l’Afrique en général, et le Nigeria en particulier. Après un fléchissement en 2015 et 2016, le pays a renoué avec la croissance. Il peut continuer à se vanter, avec l’Afrique du Sud et l’Angola, d’être l’un des tous premiers émergents du continent.

La probité des opérateurs économiques ou politiques n’aurait donc rien à voir avec la bonne santé des affaires ? Oui. Selon un sondage effectué par l’institut Afrobaromètre[1] en février 2018, 90 % des Nigérians estimaient sur leurs dirigeants étaient corrompus. Malgré ce fait, l’économie se développe, la démocratie se maintient, et surtout, l’alternance est une réalité.

Sans tomber dans la généralité réductrice, il est cependant clair qu’une tendance se dessine : depuis les indépendances, à chaque transition politique dans la plupart des pays, le nouveau régime dénonce la corruption de son prédécesseur. Ce qui tendrait à prouver finalement que, bon an mal an, des progrès sont accomplis en matière d’assainissement des mœurs.  Ils restent cependant très en-deçà de ce qu’impose l’éthique, en témoignent les scandales dits des « biens mal acquis ». Plusieurs affaires, en particulier celles concernant la famille du président équato-guinéen Teodoro Obiang Nguema, ont été portées devant les tribunaux en France, sans grand résultat pour l’instant.

Que faire ? Les spécialistes s’accordent à dire que le rôle des militants engagés dans la lutte contre la corruption est toujours déterminant, qu’ils soient magistrats ou avocats, ou simples citoyens membres d’ONG. Il en va de même pour les médias, dont l’influence reste très importante en Afrique comme en Occident. La liberté d’expression, des médias indépendants, une société civile ouverte dépendent du bon vouloir des gouvernements, mais aussi des grandes entreprises et, pourquoi pas, des bailleurs de fonds internationaux. L’accès des populations aux informations contribue de façon naturelle à améliorer la transparence et la responsabilité de chacun, tout en réduisant les possibilités de corruption.

 

[1] Organisme panafricain indépendant.

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