Zo Kwe Zo - Un homme en vaut un autre, en sango

Dans la capitale centrafricaine, la vie reprend peu à peu son cours et l'on sort de chez soi, désormais, sans la peur au ventre. Les «déplacés» s'appellent désormais des «retournés» et chacun tente de se refaire une vie, ou une survie... Voyage dans l'ancienne «Bangui-la-coquette», dont le petit qualificatif ne veut hélas plus dire grand chose aujourd'hui.

Dans le quartier Boy Rabe © Valérie Thorin Dans le quartier Boy Rabe © Valérie Thorin

Il semble ne jamais avoir existé, le temps des camps où s’entassaient des dizaines de milliers de Centrafricains chassés de chez eux par les violences. Les déplacés sont désormais appelés des « retournés » et sans eux, la ville parait respirer mieux. De Bangui-la-coquette, on est passé à Bangui-la-délabrée qui, pourtant, porte peu de traces visibles des mois – pour ne pas dire des années – de pillages et autres déprédations commis pendant la crise. Ce sont les quartiers populaires qui ont le plus souffert des attaques, suivies d’opérations punitives auxquelles répondaient d’âpres représailles dans un cercle vicieux de vengeances mutuelles, exercées par des bandes armées dirigées par des « chefaillons » de guerre dont on avait fini par ne plus comprendre quels étaient les véritables objectifs. Tout a été rapetassé avec les moyens du bord, les échoppes de planches sont remontées et les briques de latérite, matériau de base pour la construction, sèchent au coin des rues.

À l’aéroport Mpoko aujourd’hui, on parle davantage de la nouvelle barrière d’enceinte, dont les travaux ont débuté en mars dernier, que de la misère humaine qui vivait échouée là il y a seulement un an. Seuls témoignent de temps encore difficiles les avions du Programme alimentaire mondial (PAM) en nombre important sur le tarmac. Les Casques-bleus de la Minusca (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies en Centrafrique) se montrent en patrouille, plaçant ici ou là un véhicule blindé. Ils assurent la sécurité publique et la protection des membres du gouvernement au même titre que la police et les bérets rouges nationaux, bien visibles.

Délaissant la large route rectiligne qui s’évade de la zone aéroportuaire pour foncer vers la ville, laquelle n’est autre que l’ancienne piste d’atterrissage, le visiteur soucieux de se plonger dans l’ambiance banguissoise passera plutôt par le quartier Combattant – souvenir du temps où les anciens combattants de la Grande guerre en Occident y vivaient – pour atteindre Boy Rabe. Secteur ainsi nommé car autrefois, les trafiquants arabes (Rabe) d’esclaves noirs y rassemblaient les hommes (Boy) qu’ils avaient enlevés dans l’arrière-pays. Le premier est un amas de bric et de broc, coloré et odorant, bruyant et actif où se côtoient dans un vaste marché sur rue, gibier sanguinolent couvert de mouches, fruits, légumes ou poissons boucanés. Le second est fait de petites concessions tranquilles où les maisonnettes de banco se serrent coude à coude. Des poulets-bicyclettes détalent à l’approche des voitures, des enfants jouent au cerceau, des femmes devisent entre elles dans la lumière déclinante, la vie a repris son cours normal dans ce « quartier rouge », sinistre surnom dû aux exactions qui y ont été commises, et au fait que successivement, y ont stationné des Sélékas puis des Antibalakas.

Rappelons ici que les Sélékas étaient les combattants rebelles issus principalement du nord et de l’est, un temps rassemblés – d’où leur nom qui signifie « union » en sango – par Michel Djotodia, et qui lui ont servi à renverser le président François Bozizé et prendre le pouvoir à Bangui. Ils se sont rapidement affranchi de cette tutelle insatisfaisante, notamment parce qu’ils n’étaient pas payés contrairement à la promesse qui leur avait été faite. Livrés à eux-mêmes, ils ont pillé la population, provoquant la création des Antibalakas, des groupes d’autodéfense. Le mot « antibalaka » est un néologisme signifiant que ces hommes ne sont pas sensibles aux « balles AK », c’est-à-dire tirées par des fusils mitrailleurs AK 47 kalachnikov… On comprend à travers cette terminologie toute la superstition liée au statut de combattant, lequel met sa vie entre les mains de ses dieux par l’intermédiaires des fétiches. Rien à voir, donc, avec une lutte qui aurait opposé des musulmans du nord à des chrétiens du sud. Mais les hommes politiques, trop bien au fait d’autres théâtres d’opération dans le monde qui opposent effectivement musulmans et chrétiens, ont saisi cette soi-disant appartenance et instrumentalisé tout le monde, brouillant les cartes et lançant les communautés les unes contre les autres, hâtant ainsi l’effondrement d’un État déjà extrêmement fragile.

Les interventions militaires, force française Sangaris puis Casques bleus, ont permis un relatif retour au calme et la tenue de l’élection présidentielle. Mais les plaies sont encore vives. Au détour des rues de Boy Rabe, une fois passée la partie où vit l’actuel président de la république, Faustin-Archange Touadéra, on parvient aux confins du quartier où les terrains sont plus vastes. L’un d’eux a été concédé à un monastère au nom très prometteur de « Béatitudes », qui reçoit pour peu cher des hôtes en provenance du monde entier. Il y a quelques mois à peine, c’étaient 12 537 familles déplacées qui étaient entassées sur les 20 hectares de la concession, soit plus de 30 000 personnes, enfants compris. « Ils avaient faim, ils ont tout ravagé. Ils ont mangé les poules – les poulets d’élevage ou poulets-diplomates (!) étaient l’une des sources de revenus – et se sont installés jusque dans le poulailler. Tu parles d’un quartier VIP ! », explique en riant le frère Yeelen, prêtre et responsable de la communauté. Cet Ivoirien natif de Cocody ne se départit jamais ni de son humour, ni de son flegme. Il est parvenu à tenir « la dragée haute » à tous les « petits bandits » qui ont tenté de faire un mauvais sort à ses protégés ou de piller le peu qu’il leur restait. Y compris à celui qui, un soir, lui a mis sa kalachnikov sur l’estomac : « Jé vé touer toi ! me disait-il. Que voulez-vous que je lui réponde ? Quitte à mourir, autant mourir en rigolant. Alors je l’ai imité : tou va touer moi ? Didon, le bon Dieu va drôlement te chicoter ! Ça l’a stupéfait. La plupart de ces tueurs étaient des petits voyous, il suffisait d’un rien d’autorité pour les décourager. Il a baissé son arme et il est parti. Notez qu’il a eu raison, on ne sait jamais de quoi demain est fait ! » s’amuse-t-il.

Cela dit, tout n’a pas toujours été aussi facile. Pour assurer une vie à peu près décente, il a fallu installer des latrines, trouver les sacs de riz, éviter les rixes internes, s’occuper des enfants, prévenir les maladies et les épidémies. « Nous avons eu 400 accouchements en dix-huit mois ! », ajoute le frère Yeelen, étonné lui-même d’avoir fait vivre l’équivalent d’une petite ville pendant si longtemps et comme en dehors du temps, même s’il a reçu l’aide du CICR (Comité international de la Croix-Rouge) et de Médecins sans frontière.

Une anecdote parmi des milliers d’autres, mais qui symbolise toute l’histoire récente de la Centrafrique : un pays brutalement livré à des bandits de grand chemin sans foi ni loi, animés davantage par un absurde désir de puissance individuelle que par une quelconque volonté politique ou économique. « Ils auraient été bien embarrassés d’avoir un État à gérer, les Nourredine Adam et consort, tempête le frère Yeelen. Une seule chose qui les intéressait, c’était de manger une part du gâteau… comme tant d’autres avant eux mais avec une voracité et une inconséquence jamais égalée. » Ce faisant, ils ont provoqué la ruine de tout un pays, causant des milliards de francs CFA de déprédation, réduisant à la mendicité des millions de gens, foulant aux pieds l’État, les institutions, la notion même de nation pourtant si fortement ancrée dans l’esprit des Centrafricains. En effet, malgré leur appartenance à différentes communautés culturelles, ils parlent tous la même langue, le sango, et vivent en synergie depuis bien avant la colonisation. Sous couvert d’une pseudo différence religieuse, à eux soufflée par une atmosphère intolérante qui conditionne les pensées bien au-delà du seul continent africain, ils ont incendié mosquées et Églises. Les musulmans banguissois, qui vivaient au kilomètre 5 depuis des générations, se sont vus attaqués par leurs voisins, leurs magasins vandalisés par ceux qui, la veille, étaient leurs clients. Alors ils ont fui, abandonnant tout sur place, pour trouver refuge plus à l’ouest auprès de groupes armés ex-Séléka qui voyaient en eux une bonne raison de ne pas déposer les armes, alors que la concorde civile était difficilement négociée par les équipes au pouvoir. Ignorante de la véritable histoire du pays, la communauté internationale a bien failli, à ce moment-là, précipiter la catastrophe en envisageant une partition du territoire qui aurait créé une frontière totalement artificielle entre les deux confessions. Et pendant ce temps, Bangui était livrée aux Antibalaka qui mettaient les quartiers populaires en coupe réglée. À Boy Rabe, une travailleuse humanitaire catholique était enlevée le 19 janvier 2015. Libérée cinq jours plus tard, elle témoignait alors de « crapules haineuses, bêtes et butées » tirant en tous sens pour le plaisir de faire peur, « des gens très différents de la population locale, qui n’est pas belliqueuse ».

S’est posée alors la question – toujours sans réponse – de l’infiltration des milices par des éléments étrangers, et du rôle joué, en sous-main, par les principaux pays de la sous-région : Tchad, République démocratique du Congo, Soudan… Bien que riche de son bois, de quelques diamants et d’un peu d’uranium, la Centrafrique, enclavée, n’est pas un objectif économique. D’où le (relatif) désintérêt de la communauté internationale. En revanche, dans le cadre d’une lutte globale contre le terrorisme international, elle ne pouvait devenir zone de non-droit et sanctuaire pour tout ce que la région compte comme rebelles, à commencer par ceux de l’Armée de résistance du Seigneur (Lord’s Resistance Army, LRA), de Joseph Kony, principal objectif, à l’époque, des Américains.

Tandis que l’équipe de la présidente de transition Catherine Samba Panza, s’efforce de normaliser la vie publique et d’organiser de futures élections, les soldats internationaux s’emploient à sécuriser la capitale. C’est alors que se crée la Plateforme des confessions religieuses de Centrafrique (PCRC) avec à sa tête l’archevêque de Bangui, Mgr Dieudonné Nzapalainga, l’imam de la mosquée centrale Kobine Layama et le révérend pasteur Nicolas Guérékoyamé Gbangou. Ils engagent à marche forcée un dialogue intra et interreligieux, et partent à la rencontre des principaux protagonistes en province. « Nous y sommes allés en voiture tous les trois, le cardinal a pris le volant, raconte l’imam Kobine en souriant. On rencontrait chacun nos communautés, puis on organisait un meeting commun. Nous avons été à Bambari, à Mobaye, à Sibut, à Bouar etc. Les autorités civiles avaient disparu, tout le monde avait les mêmes problèmes, on essayait de faire en sorte que les gens s’entraident, peu importe leur foi. » Un travail de longue haleine, encouragé par la venue du pape François à Bangui le 30 novembre 2015. « Il a insisté pour se rendre à la mosquée du kilomètre 5, raconte le pasteur Guérékoyamé. Les soldats français étaient affolés, car la sécurité était loin d’être absolue, mais il a marché tranquillement dans la rue, comme si de rien n’était. Pour entrer, il s’est déchaussé. Vous imaginez la joie des gens ! » Riches de cette expérience, ils poursuivent leur travail à trois et multiplient les rencontres, y compris en province, et les communications ; ils sont présents sur les réseaux sociaux et dans les médias et soutiennent les activités du gouvernement, notamment en matière de désarmement.

En attendant, à Bangui la vie revient à son quotidien. Le monastère des Béatitudes est plongé dans l’obscurité, le transformateur a brûlé et le groupe électrogène ne fonctionnera que quelques heures à la prochaine tombée de la nuit. Vite habitué, le visiteur tend l’oreille au glou-glou qui annonce l’arrivée de l’eau dans les canalisations. Il y en aura un mince filet entre 5 h à 5 h 30. Jusqu’à ce que les travaux publics viennent, comme au centre-ville, faire d’improbables réparations. À cette heure de l’aube où la présence humaine est encore silencieuse, on entend seulement, venus de la forêt équatoriale toute proche, ces oiseaux qui n’aiment pas les hommes et dont le chant étrange et rauque évoque le sous-bois profond, humide et inquiétant. Puis un coq lance au loin son cri, une cloche appelle les fidèles pour les laudes, bientôt le soleil sera là et la vie reprendra son cours. Ce sera un autre jour.

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