Le courtage en connaissances: une profession d’intermédiation urgente à créer!

La pandémie actuelle montre que le monde de la science en France (et ailleurs) éprouve des difficultés à soutenir les décisions politiques et techniques. Au-delà de la complexité du fonctionnement du virus, cette situation est le reflet de l’absence d’un chainon manquant. Pourquoi ne pas s’appuyer sur des personnes dont c’est le métier, des courtier.es en connaissances ?

La pandémie actuelle montre combien le monde de la science en France éprouve des difficultés importantes à se faire comprendre et surtout, à informer les prises de décisions dans les ministères, les Agences régionales de santé (ARS), les écoles ou les hôpitaux. Pourtant, une importante quantité de connaissances scientifiques sur ce nouveau virus (ou les autres) et la manière de s’y attaquer est disponible mais par suffisamment utilisée. Ceci n’est peut-être que le reflet de l’absence d’un chainon manquant entre la science, la société et les personnes qui prennent des décisions ? Dans le champ de la science de l’utilisation de la science et du transfert des connaissances (comprendre comment promouvoir et soutenir de façon efficace l’utilisation de la recherche), c’est ce que l’on nomme la fonction de courtage en connaissances qui peut être assumée par des individus ou des organisations intermédiaires.

Si la lutte contre la pandémie exige de nouveaux réflexes, comme éternuer dans son coude, les scientifiques français et les organismes qui les subventionnent auront-ils le réflexe de planifier des activités en faveur de l’utilisation de leurs résultats de recherche ? Ils le feront certainement par le biais de la publication d’articles scientifiques (rarement lus) et du sacro-saint atelier final de dissémination (qui arrive toujours trop tard). Mais les études montrent que ces produits de recherche ne sont pas très utiles pour la prise de décision. Combien de spécialistes ou de personnes formées au transfert des connaissances sont nommés dans les comités nationaux de gestion de la crise ? On finance une quantité phénoménale de recherche actuellement sur la Covid-19, mais on prend pour acquis que la simple production de résultats mènera nécessairement à une utilisation pour résorber la crise. Toute la recherche menée depuis 30 ans sur le transfert de connaissances le montre : les stratégies passives de diffusion des résultats de recherche sans un effort d’adaptation au public ciblé mènent à des résultats décevants. Pourtant, on ne se préoccupe pas de former et de financer des personnes qui se chargeraient de faire le pont entre les chercheurs et les décideurs.

Il ne s’agit pas d’instrumentaliser la science mais, lorsque cela est possible et pertinent, de mobiliser des stratégies adaptées aux contextes pour la diffusion et l’appropriation des résultats de recherche afin d’éclairer les prises de décisions à tous les niveaux. Plusieurs mois après le début de la pandémie, on voit fleurir des tribunes de scientifiques réclamant plus de mécanismes d’échanges avec la société civile et les personnes malades alors que des organisations et des personnes ayant cette expérience réclament de tels processus depuis longtemps, sinon toujours. Le monde de la science en France n’a généralement pas ce réflexe. Quelques chercheurs ou médecins ont l’âme de la vulgarisation mais ils sont largement minoritaires. Les chercheurs en sciences sociales ne font pas toujours mieux. Chacun se fend d’un jargon que seuls leurs pairs comprennent. Ici on parle d’un taux d’attaque, d’un taux de reproduction et de personnes asymptomatiques et là on évoque l’épistémologie et l’analyse diachronique ! Double aveugle dirait les experts en études cliniques. Mais un décideur qui n’a pas de formation de base en recherche ou en épidémiologie y perd son latin… Oui, on s’adresse aux décideurs, mais on ne leur parle pas dans leur langue.

En effet, le titre de professeur ou de Directeur de recherche ne confère aucune compétence dans la maitrise de la science de l’utilisation de la science, pas plus que les maitres de conférences dans les universités ne sont formés à la pédagogie lors de leurs études. Mais la vulgarisation scientifique n’est pas suffisante pour que les données probantes parviennent à informer les prises de décision. C’est évidemment plus compliqué que cela. Il faut développer des outils et mettre en place des activités spécifiques (de la simple diffusion à la complexe appropriation des savoirs) pour favoriser l’utilisation de la recherche et s’appuyer sur des personnes, dont c’est le métier, des courtiers en connaissance.

Chacun son métier !

Déjà que les chercheurs perdent un temps fou dans la gestion à cause du démantèlement progressif de l’administration universitaire, pourquoi leur demander, en plus, de savoir aussi traduire leurs résultats de recherche pour éclairer les prises de décision ? Pourquoi apprendraient-ils à faire cela si leur institution d’attachement ne valorise pas ce rôle mais seulement la production scientifique diffusée dans les revues dites prestigieuses ? Pourquoi ce jeune chercheur clinicien brillant doit-il perdre autant de temps à tenter, seul dans son bureau hospitalier et sans formation à ce sujet, de donner une forme visuelle et accessible à son analyse complexe et pourtant essentielle, des traitements possibles contre le nouveau coronavirus ? Le meilleur économiste de France aura toutes les difficultés du monde à rendre accessibles dans une note de politique ses analyses compliquées mais pourtant très utiles aux décideurs. Il suffit d’aller dans une journée de regroupement d’une école doctorale de santé publique et d’épidémiologie pour se rendre compte de cette incapacité à communiquer tant les affiches scientifiques des étudiants ou les communications orales des professeurs sont inaccessibles et indigestes pour les personnes qui n’ont pas la même formation qu’eux. Certes, ce sont des scientifiques qui se parlent entre eux, mais sans aucun souci d’interdisciplinarité, d’intelligibilité ou simplement d’utilisation des résultats à d’autres que leurs confrères. Lorsque l’on demande à ces jeunes chercheurs comment un gestionnaire d’hôpital pourrait utiliser leurs résultats, ils ne comprennent pas le sens de la question. Sans surprise car pour survivre dans ce dur métier mal payé, il faut suivre les normes et répondre aux exigences qui ne se préoccupent pas de cette fonction de l’impact de la science pour la société. Rares sont les écoles doctorales qui proposent des formations à ce sujet. La capacité à traduire en actions des données scientifiques pour proposer des applications concrètes pour les praticiens et les décideurs, requiert bel et bien une expertise spécifique.

Dès lors, vu la catastrophe actuelle, pourquoi ne pas se lancer dans la création de formations universitaires et dans la mise en place d’une fonction en courtage en connaissances ? Combien d’hôpitaux, d’ARS ou de comités scientifiques de gestion de la pandémie disposent de telles personnes ressources ou simplement de telles compétences ? Peut-on être au four de la science et au moulin de la décision… ou l’inverse ? Ces personnes joueraient le rôle d’intermédiaire entre le monde scientifique et celui de la prise de décision, à l’interface entre les chercheurs, les personnes qui prennent des décisions pour leurs pratiques, politiques et actions et la société civile, partie prenante indispensable. La recherche sur cette fonction est naissante mais les compétences nécessaires, les activités à effectuer et les mécanismes de son efficacité commencent à être connus. Cette recherche sur le transfert des connaissances mérite certainement dans le contexte pandémique actuelle une plus grande attention en France.  

Mais cette fonction de courtage en connaissance, ce chainon manquant, est un nouveau métier qu’il faut inventer, créer, former, soutenir, organiser très rapidement maintenant et évaluer en continue pour l’améliorer. Il s’agit d’un rôle nécessaire et indispensable pour faire en sorte que les millions investis en recherche aient un réel impact sur la santé de la population.

Valéry Ridde, Directeur de recherche, CEPED (Institut de recherche pour le développement et Université de Paris)

Esther Mc Sween-Cadieux, Conseillère principale de recherche, Université de Montréal

Christian Dagenais, Professeur titulaire, Université de Montréal

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