VassilyP
Abonné·e de Mediapart

2 Billets

0 Édition

Billet de blog 12 janv. 2023

VassilyP
Abonné·e de Mediapart

« C'est plus facile comme ça ». Pourquoi les faits ne vaincront pas la propagande

Le 24 février 2022 a été un choc pour de nombreux Russes. Certains ont salué le déclenchement de l' « opération militaire spéciale », d'autres s'y sont opposés. Cependant, une majorité de personnes a adopté une position « indécise », ainsi que le montrent les chercheurs du PS Lab. Ces derniers cherchent à en déchiffrer les mécanismes.

VassilyP
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« Je pense que la meilleure chose à faire dans cette affaire est d'espérer que le président dispose de suffisamment d'informations pour faire ce qu'il faut. Vous devez lui faire confiance et, en tant que citoyen de ce pays, vous devez le soutenir ».

Voilà une déclaration très similaire, tant sur le fond que sur la forme, à la manière dont de nombreux Russes ont décrit leur attitude à l'égard de l' « opération militaire spéciale » des forces armées russes en Ukraine. 213 entretiens qualitatifs conduits par l'équipe du PS Lab entre février et juin 2022 montrent que, pour de nombreux Russes, le simple fait que la Russie est en Ukraine suffit pour conclure qu'il doit bien y avoir une raison – même si elle est impossible à trouver.

Dans la citation ci-dessus, « la meilleure chose à faire » ne fait pas référence à la décision de Vladimir Poutine de lancer la prétendue « opération militaire spéciale » le 24 février 2022, mais à celle de George W. Bush d'envahir l'Irak le 20 mars 2003. Cette citation est tirée de l'article de la sociologue américaine Monica Prasad et de ses co-auteurs, qui ont analysé les mécanismes de résistance à l’œuvre face à des informations qui contredisent nos convictions politiques.

De nombreux Américains étaient convaincus de l'implication de Saddam Hussain dans l'organisation des attentats terroristes du 11 septembre 2001. Cette conviction les a amenés à soutenir l'invasion américaine en Irak. Bush n'a jamais explicitement déclaré que Hussain était responsable de ces attaques, mais, dans la rhétorique politique de son administration, l’Irak fut systématiquement associé au 11 septembre. Bien que la Commission du 11 septembre n'ait pas été en mesure de prouver l'implication de Hussain dans la préparation des attaques contre les tours jumelles, les partisans de Bush n’en ont pas moins continué de penser que la guerre était justifiée, car le président ne pouvait pas l'avoir déclenchée sans raison.

Prasad et ses co-auteurs parlent au sujet de cette forme de raisonnement de « justification inférée » [inferred justification]. Lorsqu'il s’agit de justifier un positionnement politique ou une appréciation morale, ou pour convaincre un adversaire, les gens n’invoquent pas des faits spécifiques qu’ils considèrent eux-mêmes comme crédibles. Il leur suffit d’affirmer que de tels faits existent ou doivent exister, et ce même s'il est parfaitement impossible de savoir de quoi il s’agit. Pour les auteurs, ce phénomène est ancré dans des mécanismes socio-psychologiques universels, indépendamment des positionnements politiques de chacun. Lorsqu'ils interprètent les événements politiques, les gens ont rarement le temps et les ressources nécessaires pour analyser rationnellement toutes les informations pertinentes.

Dans de telles circonstances, ils ne peuvent se dispenser de recourir à des heuristiques – des raccourcis de pensée qui aident à traiter les informations, à former des jugements et à prendre des décisions plus rapidement. Par exemple, lorsqu'ils préparent leur vote, les électeurs utilisent leurs préférences politiques pour évaluer les candidats en identifiant les parties auxquels ils appartiennent et dont ils se servent comme d'une heuristique. Outre les préférences, la situation elle-même peut constituer une autre source d'heuristique – par exemple, l'équilibre des forces au sein du parlement ou la composition d'une future coalition qui s'avèrent parfois plus importants que l'idéologie ou l'esprit de parti. De telles heuristiques situationnelles revêtent une importance particulière lorsque nous sommes confrontées à des événements dont les répercussions sont mondiales – il peut s'agir d'un référendum fatidique, d'une pandémie ou d’une déclaration de guerre. Pour une partie des républicains qui ont voté Bush lors des élections de 2000, l'invasion américaine en Irak fut un événement de cette nature : la décision d'entrer en guerre suffisait en elle-même à présumer que la guerre était justifiée.

La « justification inférée » n'est pas la seule stratégie que les gens utilisent pour faire face à des informations discordantes. Au cours de leurs entretiens, les chercheurs ont présenté aux électeurs républicains croyant au lien entre Hussain et les attentats du 11 septembre un passage du discours de Bush dans lequel celui-ci dément l'existence d’un tel lien. Or, seul un répondant sur quarante-neuf a effectivement changé d'avis après avoir pris connaissance de cette information. La majorité des personnes interrogées ont tenté de défendre leurs positions malgré les informations discordantes (41), tandis que d'autres ont nié avoir jamais cru à l'implication de Hussain (7). Les réactions ont été diverses : certaines personnes ont mis en doute la possibilité même de savoir si l'Irak de Hussain était lié à Al-Qaïda ; d’autres ont ignoré ou refusé de commenter la déclaration de Bush, insistant sur le fait qu'ils n'avaient pas à donner de raisons pour justifier leurs opinions politiques. Ils ont souvent cherché à rediriger la conversation vers des justifications à la guerre en Irak n’ayant aucun lien avec les attentats du 11 septembre. Par exemple, certains ont fait référence aux rapports des services de renseignement selon lesquels le régime de Hussain aurait pu développer des armes nucléaires. Ces accusations n'ont pas non plus été confirmées.

La résistance aux informations nouvelles ou contradictoires est une caractéristique importante des « justifications inférées ». Les gens qui ont voté pour Bush étaient persuadés que leur dirigeant politique ne pouvait pas prendre une décision aussi drastique que l'invasion d'un autre pays sans qu'il y ait une bonne raison pour cela. Cette confiance en leur leader s'est avérée pour eux plus décisive que les notions exactes de ce que sont réellement ces raisons. En d'autres termes, pour évaluer la décision d’entrer en guerre, les faits importent moins que la croyance en leur existence. Cette croyance est indépendante du degré de crédibilité des explications fournies, ainsi que de leur capacité à être réfutées par de nouvelles informations. Les électeurs de Bush interrogés par Prasad et ses co-auteurs ont continué de justifier la guerre en Irak en dépit du fait que Bush lui-même doutait de l'existence du lien entre Hussain et les attaques du 11 septembre qui avait justifié la guerre.

Dans les entretiens conduits par le PS Lab, nous avons trouvé de nombreux exemples de « justification inférée ». Cette façon de raisonner a été utilisée non seulement, ni même principalement, par les partisans zélés de la prétendue « opération militaire spéciale », mais aussi par des personnes incertaines quant à leur jugement et qui ont tendance à s'abstenir pour mettre l’accent sur la primauté de la vie privée sur la politique. En voici un exemple :

« Sur le principe, je ne comprends pas bien ce qui se passe là-bas, car d’abord, peut-être que le gouvernement a fait ce qu'il fallait, peut-être qu'il n'avait pas d'autre option ou que c’était la bonne chose à faire pour notre pays, pour notre peuple. Mais je veux croire que notre gouvernement a justement pris en compte ces faits lorsqu'il a lancé cette fameuse opération spéciale ».

Il est intéressant de relever que l'expression « je veux croire que » se réfère, non pas à l'existence des « faits », mais au souhait du répondant de croire que la décision du gouvernement a été guidé par des « faits ». Selon les termes d’un autre répondant, la question de la justification de la prétendue « opération spéciale » s'avère également liée à l’appréciation selon laquelle les autorités sont « raisonnables » et « savent ce qu'elles font » :

« Pourquoi sommes-nous en guerre ? Eh bien peut-être que si nous n’étions pas en guerre, les choses seraient encore pires. Je veux dire, personne n’est capable de le dire, pas vrai ? Mais je continue de croire que nos autorités sont raisonnables et qu'elles savent ce qu'elles font, ce n'est pas comme s'il y avait des gens stupides au gouvernement. Ils doivent avoir leurs raisons ».

S’agissant de savoir si le président avait une bonne raison de lancer l' « opération spéciale », certains répondants reconnaissent que cette perspective rend les choses plus faciles à accepter :

« Cette guerre est-elle justifiée ? Eh bien, je suppose que, comme le dit le dicton, une mauvaise paix vaut mieux qu'une bonne guerre… Mais j'ai la ferme conviction – et pour moi, c’est plus facile comme ça – que notre président n'avait pas d'autre choix ».

Ce genre de déclaration révèle que, pour certains Russes, le début des hostilités en Ukraine fut un choc énorme. Et c'est précisément pour faire face à ce choc qu'ils doivent supposer qu'un événement d'une telle ampleur n'a pas pu se produire par la faute d’un homme, par un intérêt égoïste ou une simple lubie. C’est cette hypothèse qui leur permet de ne pas flancher. De même que dans le cas discuté par les chercheurs américains, la caractéristique principale de ce type d'argumentation est qu'elle est « inférée ». Dans la citation ci-dessus, la « ferme conviction » dont parle le répondant ne résulte pas d'une analyse des faits, mais la précède au contraire. La justification ne repose pas sur la présence ou l'absence d'informations permettant d'évaluer le bien-fondé de la décision du président, mais sur la conviction qu'il n'avait pas d'autre choix.

Les électeurs de Bush admettaient une certaine responsabilité politique dans le déclenchement de la guerre en Irak. Les répondants russes interrogés par le PS Lab considèrent l' « opération spéciale » comme un événement qui se trouve au-delà (et qui ne va pas nécessairement à l’encontre) de leur volonté, de leur choix, et sur lequel ils n'ont aucun moyen d'agir. Cela est manifeste, y compris dans la formulation la plus hardie de « justification inférée » :

« D'après ce que je comprends, soit il n'y avait pas d'autre choix, soit il y a d'autres circonstances que nous ne connaissons pas et que nous ne connaîtrons jamais. Mais il y avait un certain contexte. C'est pour ça que ça s'est passé comme ça. A l’heure actuelle, je me suis fait à cette idée. On n’y peut rien et c’est comme ça. […] Je ne suis pas un partisan de l'action militaire, de mesures violentes. Mais puisque c'est arrivé, c'est arrivé. Et je ne saurais influer d’aucune manière ».

Les partisans de l'opération dite « spéciale » se disent plus souvent persuadés qu'il n'y avait pas d'alternative, tandis que les indécis espèrent simplement que la décision de lancer cette opération n'était pas arbitraire. Mais tous soulignent néanmoins la distance qui les sépare du sujet décisionnaire, du président et du gouvernement russe. A cet égard, les répondants russes se distinguent de leurs homologues américains qui firent un choix délibéré en faveur de Bush, comme l’exprime un répondant parmi le groupe des « sceptiques » :

« Vous savez, j'ai le sentiment qu'il existe une certaine distance entre les autorités et les personnes qui sont soumises à leur pouvoir. J'ai toujours eu le sentiment qu’on a affaire à deux mondes parallèles. Mon sentiment est toujours le même et l’a toujours été. A mon sens, il s’agit de deux droites parallèles. […] Je n'ai aucune influence sur les décisions qu'ils prennent. Je ne peux rien y faire. Je crois que ni les élections, ni quoi que ce soit, ne changeraient aux décisions qu’ils prennent ».

D'un côté, la référence à des raisons objectives inconnues écarte d’emblée la question du sujet décisionnaire : si le président et le gouvernement n'avaient « pas d'autre choix », alors les citoyens non plus. De l’autre, le recours des personnes interrogées à des faux-fuyants et à l’introspection (comme dans l’expression « je veux croire que ») suggère que ceux-ci doutent non seulement de ce que le président dispose des informations suffisantes pour « faire ce qu'il faut », mais aussi que celui-ci soit même en mesure d’en disposer un jour.

Les électeurs de Bush qui justifiaient la guerre en Irak ne doutaient pas de la capacité de ce dernier à prendre les bonnes décisions, c'est-à-dire à choisir entre différents plans d'action possibles. Les partisans russes de l' « opération spéciale » ne peuvent se permettre une telle assurance que s'ils considèrent la situation comme une situation dans laquelle il n'y a pas d'alternative. Entre ces deux pôles se trouvent les Russes qui se refusent à prendre une position tranchée. Ceux-ci présument que le gouvernement avait effectivement le choix. Mais comme ils ne peuvent l’influer en rien, ils font comme si le choix du gouvernement était, d’une manière générale, justifié.

D’après des sondages récents, le soutien populaire à l'action militaire en Ukraine reste relativement élevé (entre 50 et 70 % selon différentes estimations). Néanmoins, l’interprétation de ces chiffres requiert une certaine ingéniosité méthodologique, en raison de la forte probabilité d’une falsification des préférences [preference falsification]. Ainsi, les enquêteurs de l’institut de sondage Russian Field ont cherché à mesurer le soutien à l' « opération militaire spéciale » à l'aide de deux questions. Outre la question directe du soutien à « l'opération militaire de l'armée russe sur le territoire ukrainien » (69 % des personnes interrogées), les chercheurs ont demandé aux répondants leur avis sur deux décisions hypothétiques que pourrait prendre Poutine, à savoir : le déclenchement d’une nouvelle offensive sur Kiev et la conclusion d’un traité de paix. Pour répondre à cette question, les personnes interrogées n'ont pas à s’imaginer à la place d’un Poutine sur le point de prendre une décision importante. Tout au contraire, la manière dont la question est formulée leur ôte le poids de la responsabilité en leur demandant de prendre position sur des décisions qui ont déjà été prise par Poutine, même si ce n’est que de manière virtuelle. Une telle approche permet de distinguer les convaincus, qu’ils soient partisans ou adversaires de l' « opération spéciale », des personnes dont la position est principalement déterminée par la confiance globale qu’ils accordent au président Poutine.

Les résultats de l'enquête (qui a eu lieu entre le 29 septembre et le 1er octobre 2022) montrent que 60 % des Russes sont prêts à soutenir la décision de lancer une nouvelle offensive, mais que 75 % d'entre eux soutiendraient également la décision de conclure un traité de paix. Ces deux chiffres incluent des partisans et des adversaires convaincus de l’ « opération spéciale », ainsi que des personnes qui soutiendraient n’importe quelle décision que prendrait Poutine, quelle qu’en soit la nature. Selon les estimations des enquêteurs, 16,1% des Russes sont convaincus que les actions militaires doivent se poursuivre et qu'une nouvelle offensive contre Kiev doit être menée, tandis que 26,8 % sont convaincus qu'un traité de paix doit être conclu. Au total, ces deux groupes – les partisans convaincus et les opposants convaincus – représentent 42,9 %. En parallèle, le pourcentage des Russes n’ayant pas d'opinion tranchée sur l'avenir de l' « opération spéciale » et qui soutiendraient n’importe quelle décision que prendrait Poutine, quelle qu'en soit la nature, représente 39,2%, soit à peine moins que celui des convaincus. Pour l’instant, ces personnes expriment leur soutien à l' « opération militaire », mais ce soutien est « passif », il est l’effet de l’inertie, car il ne reflète rien d’autre qu’un soutien inconditionnel à Poutine, quelles que soient les décisions prises.

Nous pensons que la logique de « justification inférée » telle que nous l’avons exposée ci-dessus s’applique parfaitement à la façon dont les partisans « passifs » de l' « opération spéciale » pensent les événements actuels. Ceux-ci soutiennent cette opération parce qu'ils suivent le chemin tracé par Poutine. Il semble raisonnable de supposer que certains d'entre eux font partie de l'échantillon utilisé par le PS Lab, où ils figurent comme « indécis ». Pour défendre leur position, certains de ces « indécis » ont recours à la « justification inférée ». Ce type de justification n'est pas le plus répandu, mais il permet d’appréhender la signification du soutien « passif » à l' « opération militaire spéciale » dans sa forme la plus ramassée. L'analyse de la logique de la « justification inférée » permet de procéder à quelques généralisations sur ce soutien populaire – non pas au sens statistique, mais à travers de la construction d’un « type-idéal ».

Dans les médias, le soutien affiché par de nombreux Russes à l' « opération spéciale » est souvent expliqué par des traits culturels spécifiques – par exemple, Vladimir Pastukhov, chercheur associé honoraire à l'UCL School of Slavonic & East European Studies, a récemment affirmé que le « fatalisme » fait partie intégrante du « code culturel » russe. Or, derrière ce tableau très lisse, la comparaison avec le cas américain fait apparaître des aspérités. Car la « justification inférée » identifiée dans le cas russe pourrait bien être régies par les mêmes mécanismes qui sous-tendent l'heuristique situationnelle du cas américain. Il existe pourtant une différence entre ces deux cas. Celle-ci est d'ordre politique : nous suggérons que cela tient à ce que les répondants américains sont capables, du moins en théorie, d’influer sur les décisions que prennent leurs dirigeants politiques en leur nom. Les appels à l'espoir ou à la foi dans les entretiens avec les répondants russes, lorsqu’on les interroge sur l’action de ceux qui ont décidé de lancer l' « opération militaire » en Ukraine, permettent de prendre la mesure de l’ampleur de l'aliénation politique, et ne disent rien du « code culturel » russe supposé (quoi que cela désigne).

La recherche en psychologie sociale sur les mécanismes de « justification inférée » suggère que le recours aux faits ne devrait pas permettre amener les personnes qui soutiennent « passivement » l' « opération spéciale » à changer d'avis. Comme le soutiennent Prasad et ses co-auteurs, plus les enjeux sont élevés, plus la propension à la « justification inférée » est forte. Les gens considèrent l'ampleur et la gravité des conséquences d’une action spécifique, d’où ils concluent à la légitimité de cette action. Dans un contexte d’exacerbation des tensions et d’intensification de la réaction émotionnelle, comme c'est le cas avec l'annonce de la mobilisation partielle et de la loi martiale dans certaines régions de la Fédération de Russie, les heuristiques situationnelles ne cessent pas d’opérer ; au contraire, elles deviennent encore plus déterminantes. C'est pour cette même raison que les images chargées d'émotion, qui donnent la mesure de l'ampleur des conséquences de l’action militaire (le nombre effroyable de victimes, la vue des villes en ruines, les estimations des dommages économiques, etc.), ne sont pas de nature à faire revenir sur leur opinion les partisans « passifs » de l' « opération spéciale ». Insister sur la gravité de la situation ne pourra guère convaincre ces gens, car c'est précisément la gravité de la situation qui les pousse à conclure que, quoi qu'il arrive, il doit bien y avoir une raison.

Notre analyse suggère que l'élément clé dans ce soutien « passif » à l' « opération spéciale » réside dans l'espoir que cette décision était justifiée ; il s’agit d’un espoir et non pas d’une conviction profonde. De nombreux répondants appréhendent les événements comme s'il y avait une raison pour que ceux-ci se produisent. Des faits isolés, aussi choquants soient-ils, ne sont guère en mesure d'ébranler leur position – cela nécessiterait de reconsidérer l'ensemble du cadre interprétatif, plutôt que de tenir compte de faits particuliers. Les études sur l'opinion publique sur les guerres américaines (Seconde Guerre mondiale, Corée, Vietnam et Irak) montrent que les « signaux » [cues] que reçoit le public de l'élite politique jouent un rôle clé dans la perception de la guerre. Ces « signaux » déterminent la façon dont le public perçoit les informations sur les événements qui ont lieu en première ligne, les gains et les pertes, les victoires et les défaites. Les faits ne prendront de l’importance qu’à mesure que le discours de l'élite semblera perdre en cohérence, favorisant l'émergence de positions divergentes sur de la guerre. Dans un contexte d'interdiction de toute critique à l’égard des dirigeants politico-militaires russes, l'incohérence de la position officielle peut engendrer des effets similaires. Les récentes déclarations de Dmitrii Peskov et de Tikhon Shevkunov sur la possibilité de se diriger vers une réalisation pacifique des objectifs de l' « opération militaire spéciale » peuvent être considérées comme les premiers signes d'une telle incohérence.

Une des questions les plus importantes à considérer pour convaincre les partisans « passifs » de la prétendue « opération militaire spéciale » est la question de l'identité. Leur obstination à croire qu'il doit bien y avoir une raison les amène à considérer la situation comme si la décision de lancer l' « opération spéciale » était justifiée. Ces processus sont étroitement liés aux croyances que les gens ont sur eux-mêmes et sur la conduite appropriée des gouvernements envers leurs citoyens. Les études sur la désinformation politique suggèrent que, si des informations nouvelles peuvent entraîner une modification des croyances et que si les gens considèrent cette modification comme une menace pour leur propre identité, semant le doute sur la façon dont ils se perçoivent et dont ils perçoivent le monde qui les entoure, alors ces nouvelles informations seront rejetées ou échoueront à convaincre. Ce ne sont pas des faits qu’il faut pour que les gens changent de point de vue, mais un projet convaincant de réassemblage de leur identité.

Le 24 février a été un choc énorme pour de nombreux Russes. Certains ont salué le déclenchement de l' « opération militaire spéciale », d'autres s'y sont opposés. Néanmoins une majorité de personnes a adopté une position « indécise », ainsi que l’ont désignée les chercheurs du PS Lab. L'ampleur même des événements les amène à imaginer qu'il doit bien y avoir une raison, déclenchant le mécanisme de la « justification inférée ». Impuissants à entraver ou influer l’action des gens au pouvoir qui ont lancé l' « opération spéciale », ils font comme si cette décision était justifiée. L'espoir qu'une telle justification soit théoriquement possible leur permet de dissiper les doutes et de rendre les choses plus faciles à accepter. Cet espoir n'est pas nécessairement lié au traits moraux et culturels des Russes ; il est plutôt le reflet de la situation socio-politique dans laquelle ils se trouvent. Les gens ont besoin, pour espérer autre chose et pour ne plus se fier à la croyance douteuse que leurs dirigeants seraient « raisonnables » et qu’ils « savent ce qu'ils font », d'une nouvelle façon de s'orienter dans l'histoire. Ce qui pourrait constituer cette boussole, c'est une vision convaincante de ce que pourrait être la Russie de demain, la Russie après la fin de l’ « opérations spéciales » et après Poutine – une Russie qui assumerait les conséquences de la tragédie de février 2022 et qui serait capable de se reconstituer sur des bases nouvelles.

***

Traduction de l'anglais d'un texte paru le 14 décembre 2022 dans Posle (« après » en Russe). Ce texte a été traduit avec l'autorisation des auteurs, qui souhaitent rester anonymes pour l'instant. Pour consulter le texte original : https://posle.media/language/en/for-me-its-easier-that-way-why-facts-wont-beat-propaganda/.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte