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Billet de blog 18 septembre 2023

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Pourquoi les dirigeants mondiaux soutiennent [...]

Les Kurdes du Rojava vivent toujours sous la menace des bombes turques. Je reproduis ici une tribune de l'anthropologue américain David Graeber, publiée dans The Guardian, au lendemain de l'opération militaire de 2018 qui avait débouché sur l'occupation de la région d'Afrin.

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Pourquoi les dirigeants mondiaux soutiennent cette attaque brutale contre la région kurde d’Afrin ? DAVID GRAEBER

Il y a trois ans, le monde a vu une bande de combattants dépenaillés dans la ville syrienne de Kobané, la plupart d’entre eux armés de rien d’autre qu’une Kalachnikov, tenir tête à une vaste armée de miliciens islamistes équipés de chars d’assaut, d’artillerie et bénéficiant d’une supériorité logistique écrasante. Les défenseurs expliquaient avec insistance qu’ils agissaient ainsi au nom d’une démocratie féministe révolutionnaire. Les combattants islamistes ont juré de les exterminer pour cette raison même. Lorsque les défenseurs de Kobané triomphèrent, leur victoire fut saluée comme étant ce qui, dans le monde contemporain, pouvait le mieux se rapprocher d’une confrontation parfaite entre le bien et le mal.

Aujourd’hui, exactement la même chose se reproduit. Sauf que, cette fois-ci, les puissances mondiales prennent résolument parti pour les agresseurs. Dans un revirement étrange, ces agresseurs semblent être parvenus à convaincre les leaders mondiaux et les faiseurs d’opinion que les citoyens de Kobané sont des « terroristes » parce qu’ils adoptent une version radicale de l’écologie, de la démocratie et des droits des femmes.

La région en question, c’est Afrin, défendue par les mêmes combattants des YPG et des YPJ (Unités de protection du peuple et Unités de protection des femmes) qui ont défendu Kobané, et qui se sont ensuite révélés comme étant les seules forces en Syrie prêtes à mener la bataille jusqu’au cœur de l’Etat islamique, perdant des milliers de combattants dans la bataille pour sa capitale, Raqqa.

La population d’Afrin, un îlot de paix et de raison isolé dans la guerre civile syrienne, célèbre seulement pour la beauté de ses montagnes et ses champs d’oliviers, a presque doublé durant le conflit, des centaines de milliers de réfugiés, en majorité arabes, venant s’y mettre à l’abri auprès de sa population initiale, très majoritairement kurde.

Dans le même temps, ses habitants ont profité de cette paix et de cette stabilité pour y développer les principes démocratiques adoptés à travers les régions kurdes du nord de la Syrie, connues sous le nom de Rojava. Les décisions locales y sont décentralisées à des assemblées de quartiers auxquelles tous peuvent participer ; d’autres secteurs du Rojava insistent sur une stricte parité des sexes, chaque fonction ayant des co-présidents, homme et femme. A Afrin, les deux-tiers des postes publics sont détenus par des femmes.

Aujourd’hui, cette expérience démocratique fait l’objet d’une attaque totalement injustifiée de la part des milices islamistes, y compris des vétérans de Daech et d’Al-Qaïda, et des membres des escadrons de la mort turcs tels que les tristement célèbres Loups gris, appuyés par les chars d’assaut turcs, des avions de chasse F-16 et des hélicoptères mitrailleurs. Tout comme Daech avant eux, cette nouvelle force semble bien déterminée à violer toutes les normes de conduite en vigueur, lançant des attaques au napalm contre les villageois, attaquant les barrages – et même, tout comme Daech, faisant sauter des monuments archéologiques irremplaçables. Recep Tayyip Erdoğan, le président turque, a annoncé qu’il voulait « rendre Afrin à ses propriétaires légitimes », une menace à peine voilée de nettoyage ethnique des habitants kurdes de la région. Et pas plus tard qu’aujourd’hui, il est apparu qu’un convoi en direction d’Afrin qui transportait de la nourriture et des médicaments a été bombardé par les forces turques.

Jusqu’à maintenant, les YPG et les YPJ semblent avoir résisté à l’envahisseur d’une façon remarquable. Mais ils l’ont fait sans le soutien, pas même moral, d’une seule des grandes puissances mondiales. Même les Etats-Unis, dont la présence des forces empêche la Turquie d’envahir les territoires à l’est où les forces des YPG et des YPJ combattent toujours Daech, ont refusé de lever le petit doigt pour la défense d’Afrin. Le secrétaire aux affaires étrangères de la Grande Bretagne, Boris Johnson, est allé jusqu’à dire que « la Turquie a le droit de vouloir préserver la sécurité de ses frontières » – en appliquant cette logique, il n’aurait vraisemblablement aucune objection à ce que la France prenne le contrôle de Douvres… 

Le résultat de tout ceci est pour le moins étrange : les leaders occidentaux qui condamnent régulièrement les régimes du Moyen-Orient pour leur absence de démocratie et de respect des droits des femmes – et, comme le fit George W. Bush avec les talibans, utilisant ce prétexte comme justification à une invasion militaire – semblent avoir décidé qu’aller trop loin dans la direction opposée était un motif légitime pour attaquer.

Pour comprendre comment on a pu en arriver là, il faut remonter aux années 1990, lorsque la Turquie était engagée dans une guerre civile contre le bras armé du Parti des travailleurs du Kurdistan, ou PKK, qui était alors une organisation marxiste-léniniste réclamant un état indépendant pour les Kurdes. La question de savoir si le PKK est une organisation terroriste, au sens où l’on commet des attentats à la bombe sur les marchés ou autres, est une véritable pomme de discorde, mais il ne fait aucun doute qu’une guerre de guérilla est une affaire sanglante et que des choses terribles se sont produites des deux côtés. Vers le tournant du millénaire, le PKK a abandonné toute revendication d’indépendance. Il a appelé à un cessez-le-feu unilatéral, et a fait pression pour que des pourparlers de paix puissent se tenir pour négocier à la fois une autonomie régionale pour les Kurdes et une démocratisation plus large de la société turque.

Cette transformation a affecté le mouvement de libération kurde partout à travers le Moyen-Orient. Ceux qui s’inspiraient du leader emprisonné du mouvement, Abdullah Öcalan, ont appelé à une décentralisation radicale du pouvoir et à s’opposer aux nationalismes ethniques de toutes sortes.

Le gouvernement turc a répondu par une campagne intensive de lobbying pour faire reconnaître le PKK comme une « organisation terroriste » (le parti n’avait jamais été sur aucune liste de la sorte auparavant). Il y parvint en 2001. Le PKK fut alors placé sur la « liste des organisations terroristes » de l’Union européenne, des Etats-Unis et des Nations unies.

Jamais auparavant une telle décision n’avait causé pareil dommage sur les perspectives de paix. Elle a permis au gouvernement turc de mettre en état d’arrestation des milliers d’activistes, de journalistes, d’élus kurdes – y compris les dirigeants du deuxième plus large parti d’opposition – tous accusés de sympathies « terroristes », et ce quasiment en l’absence de toute protestation de la part de l’Europe ou de l’Amérique. Dorénavant, la Turquie a plus de journalistes emprisonnés que tout autre pays dans le monde.

La désignation [du PKK comme organisation terroriste] a créé une situation de folie orwellienne, permettant au gouvernement turc de verser des millions à des sociétés occidentales de relations publiques afin que quiconque réclamerait de meilleurs droits civils soit taxé de « terroriste ». Aujourd’hui, dans un geste d’absurdité ultime, elle a conduit à ce que les gouvernements mondiaux restent les bras croisés pendant que la Turquie lance une attaque illégitime sur l’une des dernières enclaves de paix en Syrie – bien que le seul lien réel qu’ait son peuple avec le PKK soit son enthousiasme pour la philosophie de son leader emprisonné, Öcalan. On ne peut nier – comme les propagandistes turcs ne cessent de le souligner – la présence de portraits et de livres d’Öcalan dans la région. Mais l’ironie veut que la philosophie en question constitue une adhésion à la démocratie directe, à l’écologie et à une version radicale de l’émancipation des femmes.

Les extrémistes religieux qui gravitent autour du gouvernement turc actuel savent très bien que le Rojava ne constitue pas une menace militaire. Il les menace en fournissant une vision alternative de ce que pourrait être la vie dans la région. Par-dessus tout, ils considèrent essentiel d’envoyer aux femmes du Moyen-Orient le message selon lequel, si elles se soulèvent pour leurs droits, et plus encore si elles se soulèvent en armes, le résultat le plus probable sera qu’elles seront mutilées et tuées, et qu’aucune des grandes puissances n’y trouvera rien à redire. Il y a un mot pour décrire une telle stratégie. Cela s’appelle du « terrorisme » – un effort calculé pour causer la terreur. La question est de savoir pourquoi le reste du monde y collabore ?

Article original :

David Graeber, “Why are world leaders backing this brutal attack against Kurdish Afrin?,” The Guardian, 23 février 2018 [en ligne]. https://www.theguardian.com/commentisfree/2018/feb/23/world-leaders-brutal-attack-kurdish-afrin-turkish-army

(Y en español: https://docs.google.com/document/d/1b2osHMawER0kEWAU90RfP9zrbX_dDZNqX1JaSCu_blY/edit?usp=sharing)

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