DANS L’EMPREINTE DE SES PAS

Divagations au travers du dédale de la confusion, entre absences et égarements. Échos de l’existence.

L'envers du monde © Vent d'Autan L'envers du monde © Vent d'Autan

 

Avec ce grand cabas bleu posé à ses côtés, qui semblait recéler quelques trésors d’infortune, elle avait cet air à la fois emprunté et mystérieux, quelque chose d’imprévu, comme un étrange pressentiment. Sa longue silhouette effilée s’éclipsait dans les perspectives du décor environnant.

Dans la dimension de ses escapades solitaires, elle avait développé cette surprenante capacité à se dissoudre dans le flou et le vaporeux, au point de ne plus paraitre aux regards des passants. A se détacher de son ombre, elle avait cessé d’être visible, tout en s’enfonçant lentement dans le tourment de ses soupirs. Apparaissant et disparaissant dans les plis d’une illusion, plus rien ne laissait paraitre de son éventuelle présence. Fantomatique apparition au jardin des souvenirs.

A l’affût de ses moindres faits et gestes, il la talonnait dans cette traque sans fin qui le menait parfois jusqu’au bout de nulle part. Tout en prenant soin de détourner le regard, à la dérobade il la dévisageait du coin de l’œil, de crainte qu’elle ne puisse l’apercevoir, ou bien deviner son éventuelle présence. A force d’effacement et d’abnégation, il s’était glissé dans l’ombre de ses absences passagères à l’écart du monde.

Étourdi par la puissance de son magnétisme, tout autant qu’au premier jour, elle le fascinait, elle le captivait, elle l’envoutait. Une force irrésistible le poussait à s’approcher d’elle, encore plus près, presque à l’effleurer, juste au point de la toucher, de s’enivrer de la fragrance de son parfum. Alors il fermait les yeux, comme pour mieux s’imprégner de l’essence rare de ces instants.

Il semblait si près, elle était si loin, hors de portée, hors d’attente, dans un univers inconnu où lui n’avait plus aucune place. Un univers atypique, peuplé de brouillard, de brumes, d’illusions et d’apparences. Soudain la sonnerie de son téléphone le fit sursauter. Au bout du fil, il entendait ses sanglots. Elle restait sans voix, incapable de prononcer le moindre mot. Elle s’était perdue, égarée dans le fil de ses déboires.

A chacune de ces escapades en territoire inconnu, ressurgissait des profondeurs ce même ressentiment et ces mêmes angoisses qui le paralysaient au point de lui ôter toute capacité de réflexion. L’idée de pouvoir la perdre lui était insupportable, coupé en deux, il luttait de toutes ses forces contre cette blessure archaïque. L’intensité de la douleur ravivait cette plaie béante, ce déchirement de l’âme. L’impression de tourner en rond, l’intensité d’un sentiment de profonde impuissance.

L’absence générait en lui ces mouvements d’urgence, son comportement excessif le poussait jusqu’au plus profond de ses retranchements. Tel un chasseur à l’affût traquant implacablement sa proie, sur le qui vive, il partait à sa poursuite, en quête de cette cruelle vérité qu’il niait en bloc.

Depuis les fugues à répétition de sa nymphe effarouchée, il s’était quelque peu accommodé à cette nouvelle tranche de vie. Au gré de ces dérobades, avec une infime minutie, il avait répertorié chacun des endroits les plus improbables, où elle s’en allait divaguer au gré des déconvenues, dans la criante cohue de souvenirs éparpillés. Le hall de gare et ses quais désaffectés,  le jardin de verdure avec ses bancs publics où ils s’étaient embrassé pour la toute première fois, la fontaine fleurie, le parvis de l’église, le bois des alentours du château haut perché, les berges au bord des ondulations de la petite rivière, les allées désertes du champ du repos, les petits chemins à l’abri des regards. Autant de lieux qui, dans le sillage de son passage éphémère, préservaient l’empreinte de ses pas.

Depuis le départ de celle qui avait partagé sa vie, tout s’embrouillait dans sa tête. Il avait perdu le goût et l’appétence de la vie, insipide saveur au bord du vide. Dans chaque reflet, dans chaque instantané, l’image de sa muse prenait des contours de souvenirs. Il cherchait  un sens à cette réalité qu’il était bien incapable d’affronter. Il la voyait partout, dans chaque endroit qu’ils avaient pu un jour arpenté ensemble. Au coin d’une rue, à la terrasse d’un café, sur le bord de cette plage dans l’écume des vagues, dans les courants d’airs des embruns. La majeure partie de son temps était consacré à la poursuite de sa belle chimère aux yeux verts. Une quête sans fin où, à chaque fois qu’il s’en approchait un peu plus, elle s’enfuyait dans une écharpe de brume pour lui échapper encore et encore. Alors, il courait comme un fou après les étoiles qui filaient dans le sillage des comètes.

Au travers de cet écheveau arachnéen, son esprit avait fini par prendre le large. Il lui semblait que le monde, qui désormais s’offrait à lui, tenait dans la paume de sa main. Cette main dans laquelle courait cette ligne de vie, interminable filigrane prolongé, un soir de griserie, d’un bref coup de canif. Ainsi avait-il décidé de retourner à la source, d’aller au bout du charivari de ce labyrinthe d’enchevêtrements. A se demander avec appréhension à quel point serait-il capable de prendre de la hauteur?

Les rires, les pleurs, le silence, le bruit, la mort et puis la vie. Tant bien que mal. Dans la trace de ses pas, l’instant qui loin s’en va…

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