FILER, À L’ARRIÈRE DE LA TRAME

« L’important, ce n’est pas ce que vous laissez derrière vous, mais ce que vous emportez quand vous sortez de la salle obscure du cinéma et retrouvez la lumière du jour. » Anne Wesseling

Ceci n'est pas un poisson © Vent d'Autan Ceci n'est pas un poisson © Vent d'Autan

La dernière scène se voulait à tout prix de ressembler à un périlleux épilogue en forme d’explication de texte pour intello de service. A bout de souffle, les paysages alanguis trainaient en longueur dans une succession d’images saccadées à l’élégance surannée.  Abstraits clichés d’impressionnisme de mauvais goût, dont le lavis de couleurs suintait au travers des pores de la toile.

Au fil du générique en trompe l’œil, l’interminable procession de petites mains, valeureux anonymes qui avaient œuvré dans l’opacité des effacements, jusqu’au périlleux accouchement de ce projet anecdotique, un brin décalé, un peu fou. Chassant la pénombre de la cour des miracles, d’un seul tenant les luminaires crièrent en cœur : Lumen ! Et l’ode à la vie s’illumina d’un éclair, démystifiant le génie des lumières.

Après presque deux heures de suspense au cœur de l’intrigue, chacun restait sur sa fin, avec dans un coin de la tête, tous les scenarii possibles et envisageables. Autant d’interprétations possibles que de spectateurs, témoins oculaires des mêmes évènements. A chacun son propre angle de vision au milieu du champ de ses infinis possibles. L’art cinématographique use d’artifices à déformer, à estomper, à esquisser les contours pour les rendre irréels créant une atmosphère en vue de distordre tout réalisme dont les individus et les choses sensibles ne sont que le reflet de visons décalées.

Certains émergeaient d’un long sommeil comateux, les yeux pleins de brume, tandis que d’autres, impatients de se dégourdir les pattes, filaient à l’anglaise, se faufilant entre les silhouettes furtives. Quelques irréductibles s’accrochaient à leur fauteuil de velours rouge, bien à décider à profiter jusqu’au bout, jusqu’à la dernière miette, jusqu’à ce que démarre la prochaine projection.

Au travers de l’énigmatique silence de la salle obscure rendue à l’éclat de sa brillance, cette étrange vision panoramique où le mouvement se décomposait en une succession d’images figées dans l’instant d’un rythme syncopé. Du flou vaporeux aux contours estompés à force de lucidité. Maille à l’endroit, maille à l’envers, plus rien qui n’aille. Selon le cours de l’histoire, la trame déroulait l’écheveau de sa texture de fils tarabiscotés. A une poétique de la réalité coïncide une poétique du rêve, le réel n’étant qu’un butoir qui s’efforce d’enfoncer les portes des chimères.

En arrière plan du grand écran, une porte dérobée à l’abri des regards indiscrets, minuscule et invisible passage entre nuit, ombre et lumière. En résonance avec ce qui est devenu invisible, progressivement occulté  au fil des siècles. Un tout autre monde, quand la conscience prend corps dans les méandres de l’épaisseur du réel. Nouvel état d’expériences initiatiques entre extases et enivrements, fondues dans le même creuset des alchimistes d’antan. 

Côté cour, l’envers du décor commençait à poindre, manifeste et perceptible, accessible aux yeux de tous, presque aussi limpide  qu’une soudaine illumination. Révélation de ce qui n’était plus qu’un accessoire de reflets sans tain à l’autre bout du miroir. En coulisses, au paradoxe de l’absurde et du bizarre, dans les pas fluets d’Alice à la poursuite d’un lapin blanc, diablement pressé.

Certes, cela restait un temps soit peu énigmatique, aux antipodes d’un monde onirique. A ceux qui cherchaient un sens, une issue, chaque image levait le voile d’une part de l’intrigue dans le plus grand secret des symboles. Dans le reflet changeant de ce qui se réfléchit, l’envers du décor se miroitait cordée de verlan, chaque détail examiné sous les aspects les invraisemblables d’une irrationnelle réalité, bien loin d’être trop peu ordinaire.

Sur le chemin parsemé de galets, à l’intersection des mondes évaporés par mégarde, en quelques lieux  d’explorations de convergence des couleurs, des déclinaisons, des sensations, des émotions, des résonances et de cette faculté à s’extasier d’un simple tour de magie. Et si l’envers du décor révélait l’arrière plan des coulisses de cette mise scène ourdie d’un long et profond sommeil, dans l’écho d’une douce mélancolie ?

Endroit-envers, recto- verso, pile-face, visible-invisible, rationnel-irrationnel, réalité-chimère. Bien au-delà de l’exploration des portes de la perception, l’émanation d’instances célestes, enchantement nocturne de la rêverie dans ce qui est devenu invisible. Cavaliers de l’orage à l’envers du décor, subtil corps à cor. Entrez dans la danse, soyez dans la transe !

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