Mourir pour des idées

« Cet homme est dangereux. C’est un poète, un drôle de client pour les roucouleurs. En avoir ou pas ? Il a choisi. » René Fallet

L'ami Georges © Maye L'ami Georges © Maye

Entre les caténaires de la ligne de chemin de fer et la prolifération de roseaux sauvages qui bordent le cordon dunaire, le long ruban d’asphalte rectiligne mène à bon port les flux de véhicules jusqu’à la porte de la petite cité lacunaire. Tandis que la nouvelle saison estivale piaffe d’impatience, après une année à rallonge de couvre-feu et de mise sous tutelle, les premières nuées de touristes en mal de grand air, colonisent les lieux, au terme de cette transhumance saisonnière. Itinéraire bis. Farandole de rayons de soleil, embruns qui cinglent les visages pales, cri strident des mouettes en suspension, corne de brume dans le lointain, clapotis des flots bleus. Pas de doute, destination vacances !

Format cinémascope, de grandes affiches en lettres capitales, donnent le LA de l’évènement majeur de cette année phare. Fil conducteur de ce périple, sur les traces du poète. Jeu de piste. Suivre les indices. Poursuivre la piste aux étoiles. Cette, Méditerranée. Pays des joutes nautiques et des zézettes. Bout de terre enserrée entre les eaux de la lagune de Thau et le clapotis de la belle bleue. En ligne de mire, le mont Saint Clair, belvédère exceptionnel qui surplombe le paysage de carte postale. Sète, cité maritime de caractère, la petite Venise du Languedoc, terre de marins et de pêcheurs.

Silhouette esquissée, moustache hérissée. Brassens. Chanteur poète, étoiles plein les mirettes. De par sa liberté de parole, son goût de la poésie, de l’impertinence et de l’amitié, il ne cesse de marteler les temps. Né par ici, en ce port d’attache. Cent ans déjà, pour ne pas dire un siècle ! Certains pourraient l’interpréter comme synonyme d’éternité, voir plus encore. Retour en ces temps honnis où la vie se déroulait dans la nostalgie du noir et blanc. Épisodes de rêves d’antan. Centenaire festif et joyeux, plaisirs simples sous l’hospice des cieux.

Hommage à l’enfant du pays, carnet intime en son île natale. Un lieu où chaque recoin évoque un pan de sa vie. Au 54, rue de l’hospice, entre les  chants napolitains de sa mère Augusta, où il pousse ses premières rimes. A l’autre bout du quai de Bosc, où est amarré le Gyss, son bateau de marin d’eau douce. Non ce n’était pas le radeau de la méduse sur les flots ! Vers la plage interdite au bout du port. A cette terrasse de bistrot au pied du pont de la Civette, ou bien vers l’étang de Thau, au phare de Roquerols, du côté des vents qui résonnent à tue-tête de mille refrains fredonnés. Balade à Sète, joli clin d’œil à cet endroit à l’atmosphère si spéciale. Azur tapissé bleu, pépites au fond des yeux.

Cette, inextricable labyrinthe, où chacun peut s’y aventurer au gré de son rythme d’imprégnation. Adorateurs, admirateurs, puristes, passionnés. Ceux qui décortiquent chaque rime à travers les mots  et ceux qui déchiffrent la note bleue, bulle de jazz et de java. Et puis tous ces nonchalants qui se laissent emporter par la magie de la fête, pour le simple plaisir de flâner dans l’air du temps. Brefs instants volages, épris de liberté.

A chaque coin de rue, le libre poète à l’écriture musicale, s’invite en catimini au hasard de cette foule bigarrée qui déambule nonchalante. Aussi furtif qu’un félin de gouttière, apparaissant et disparaissant au gré d’humeurs revêches, sa silhouette effilée ne cesse de hanter les lieux comme par enchantement. En chaque endroit, son effigie bouscule la physionomie du paysage. Certains s’en accommodent fort bien, à lui seul voilà qu’il occupe toute la place, prenant possession de l’espace sonore et visuel. La ville qui vit et respire au souffle et à l'harmonie du poète. Le temps semble suspendu sous sa plume, à cet horizon où la flamme crépite sans répit.

Autodidacte piqué du virus de la poésie, il s’abreuve de Villon, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé.  Avec infinie modestie, il s’est souvent défendu d’être poète, avant de transposer l’art de la poésie en chansons, empruntant au passage quelques textes épiques. Louis Aragon Il n’y a pas d’amour heureux, Francis Jammes La prière, Jean Richepin Les oiseaux de passage, Philistins, Victor Hugo Gastibelza, La légende de la nonne, Alphonse de Lamartine Pensées des morts, Antoine Pol Les passantes et, bien sûr, Paul Fort (La marine, Le petit cheval, sans oublier François Villon Ballade des dames du temps jadis.

« Tout mon amour de la poésie, je l’ai mis dans mes chansons. La seule chose qui reste de la civilisation, c’est la poésie. Tout est dans mes chansons, il ne faut pas chercher à en savoir plus. »

Pétri de timidité maladive qui le fait transpirer à foison, l’apprenti gorille, en costard cravate endimanché, se terre derrière sa sacro-sainte moustache. La dégaine d'ours mal léché, le verbe libre, imagé et frondeur, lui qui refuse de marcher au pas, s’amuse à taquiner le bourgeois. Censuré sur les ondes, grattant ce drôle bout de bois, haranguant les foules interloquées par ce langage populaire, cru, châtié. La police, l’armée, l’église,magistrats, curés, pandores, tous en ligne de mire de l’anar du désordre. Le troubadour à la mauvaise réputation  décime à tour de bras par son odieux langage, terrassant le bien pensant de la société étriquée. Chacun pour son grade, chacun à confesse. Ici bas, crêpage de chignon oblige, que ce soit à propos de bottes d’oignons ou de qu'en-dira-t-on. Hécatombe!

« La voix de ce gars est une chose rare et qui perce les coassements de toutes ces grenouilles du disque et d’ailleurs. Une voix en forme de drapeau noir, de robe qui sèche au soleil, de coup de poing sur le képi, une voix qui va aux fraises, à la bagarre et… à la chasse aux papillons. » René Fallet

La morale est sauve. Ce grand timoré n’eut point besoin de tant de célébrité. Autrement en eut décidé les trompettes de la renommée. A maintes reprises, il a mis en chansons la camarde. Bien qu'ayant l'honneur de ne point lui demander sa main, elle a fini par l’emporter dans les pans voilés de son antre, lui consacrant l’éternité au faîte de la postérité. Tout nu devant une poupée, lui qui n’en demandait pas tant, juste une supplique à six cordes. Après avoir cassé sa pipe, il nous embarque à bon port, juste avec sa guitare et son humour en contrebande. Sète au cœur, sans fausse notes. Les copains d'abord!

« Il habite en nous tous. Et nous habitons tous en son pays. » Bertrand Dicale

Dans le contrejour des cyprès du cimetière du Py, jadis nommé le cimetière des pauvres, voire des ramassis, la lumière inonde les allées qui, sans vergogne s'étalent les pieds dans l'eau. En contrebas s'intercalent, en quadrichromie, des pans entiers de la petite mer intérieure aux reflets d'argent.Vue imprenable sur cet écrin paradisiaque et ses célestes clichés de l'étang de Thau. Couché sous ce lopin de terre, au bord du carré militaire. En ce lieu d’infinie quiétude, fin sanctuaire de solitude.

« Il faut mourir dans le plus grand secret. Et que, dans dix ans, on puisse s’interroger : «  Il est mort Brassens ? Et depuis quand ? Je le croyais en train de préparer sa rentrée prochaine ! »

 

 

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