IVRESSE D'UNE LOINTAINE RÉMINISCENCE

« C'était un de ces jours printaniers où mai se dépense tout entier ; la création semble n'avoir d'autre but que de se donner une fête. » Victor Hugo

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Thallo © Lana Tikhonova*

Dans les profondeurs du lointain, à la cime des cieux congestionnés. Brisant la monotonie des grands espaces, un cortège de nuages taciturnes file à vive allure vers sa prochaine destination, pourchassé par les vents de haute altitude. Ici et là, l’âme de l’univers plonge l’empyrée cérulé à travers  le ciel poétique. Si tout semble brouillon, en vérité, tout est maitrisé.

A l’approche des beaux jours en embuscade, dans un mouvement confus et saccadé, le temps de filer entre les lignes de crêtes l’éphémère saison entre en gare à pas feutrés, puis s’immobilise au terme d’un audacieux périple de petit tortillard des montagnes.     Émergeant de sa filandreuse léthargie, drapée sous les plis de sa parure exquise,  la belle ingénue se fait et s’incarne désirée. Force vitale de fécondité et de vitalité, elle s’offre éphémère moisson, promesse de renaissance, gage de renouveau. Tous les sens en éveil, avec grand plaisir à flâner entre les tempêtes d’équinoxes et cette fringante impatience de retrouver l’imaginaire et la créativité, encens de la création.

Celle par qui, dans un tintamarre de trompettes et d’olifants, arrive en fanfare, bousculant le train-train séculier. Celle qui annonce la déflagration des couleurs sur le morne tableau hivernal. Celle qui sous les pulsations de la sève de jouvence, libère l’exhalaison des fragrances de fleurs et d’aromates. Celle qui, à l’approche des jours à la cime culminante, explose de joie en myriades de  feux d’artifice. Celle qui garde intacte la saveur de cette   inimitable sensation de liberté et d’évasion à simple portée de main. Celle qui, au plus près de nos effervescences, nous bouleverse, nous transcende, nous possède, nous ensorcèle !

A la dérobée de cette inimitable saveur de la simplicité des choses, cet infini espace d’harmonie et de paix installé au hasard de la discrétion d’endroits reculés dans l’intimité de terroirs reclus. Un petit air d’autrefois au parfum d’antan, où l’on prenait encore le temps de vivre au rythme de la dimension des intervalles de l’existence. Comme un trésor enfoui sous un sommet aujourd’hui disparu.

Le temps de respirer de grandes bouffées d’air pur, pieds nus dans l’herbe fraîchement coupée. Le temps de s’ébrouer sous une giboulée d’averse, à s’enivrer jusqu’à plus soif  de cette fol odeur fraiche un peu sucrée que secrète la terre juste après la pluie. Cette senteur si particulière que chacun connait, mais que l’on ne saurait nommer : Pétrichor, pétri en nos corps ! Au plus profond de nos consciences endolories, senteur enfouie sous un millefeuille de souvenirs épars. Suave bouquet, embaumé comme un concentré de douceur, pour un fabuleux tour de manège sur la machine à remonter le temps. Juste abaisser les paupières, occulter le flambeau du jour et galoper mille chimères jusqu’à la lisière de paradis perdus.

Facilité de se prélasser à ne rien faire, sinon contempler la futilité des instants. Possibilité de laisser son esprit gambader au son du clapotis de l’eau en bordure de la petite rivière qui ruisselle entre les berges. Opportunité de contempler, en contrebas un parterre de frêles orties sauvageonnes ondulant sous la caresse de la bise. Tout simplement le temps de se rencontrer, au lieu de courir au galop au milieu d’un déluge de fadaises de futilité.

Cette saison ci a bien belle allure, fière allure même, avec le panache et la frivolité de grands airs de désinvolture. Un enchantement pour les yeux et pour la pureté de cette ode à chaque printemps. Il est grand temps de s’évader à flanc de falaise, sur les chemins de l’école buissonnière, avec son carnet de route calé au fond de la poche. Et enfin savourer la beauté sauvage des grands espaces de solitude. Vivre l’intensité de colossales sensations. Essaimer aux quatre vents ces imperceptibles bulles de sobriété, point d’orgue à l’aube de cet indissoluble retour ; pour que la fête recommence !

* Thallo : déesse des pousses vertes. Son nom signifie ‘’vert’’, ‘’en floraison’’

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