AU BAL DES HYPOCRITES

« Je jure par Apollon, médecin, par Asclépios, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses, les prenant à témoin que je remplirai, suivant mes forces et ma capacité, le serment et l'engagement suivants : Je mettrai mon maître de médecine au même rang que les auteurs de mes jours, je partagerai avec lui mon savoir et, le cas échéant, je pourvoirai à ses besoins… »

serment-3recq

 

Scène de vie de la banalité des choses, dans les coulisses feutrées d’une institution de santé, au terme d’une consultation aux faux semblants d’ordinaire. Absurdité d’une situation de la plus futile banalité de ces petits désagréments quotidiens qui encombrent le fil de nos vies.

15 minutes, montre en main, pas une de moins et surtout pas une de trop, le temps c’est de l’argent, comptant, sonnant et trébuchant, tombé dans l’escarcelle de ces nouveaux gourous du caducée. Efficacité, rentabilité, partenariat, part de marché, établissement privé, rançon d’un succès privatisé de toute compassion.

Après quelques questions de routine, de pure formalité administrative, passage obligé d’actes ordonnancés, où le précieux sésame, sert à cautionner le tiroir caisse de fructueux établissements de santé. De quoi se poser questions sur l’utilité et la nécessité de telles pratiques où toute pathologie engendre en cascade tout un protocole d’analyses, d’examens aux noms barbares et d’expertises diligentées par une armada d’es-pécialistes dont la plaque assermentée, ressemble à s’y méprendre au Vidal de référence.

En guise de paiement, le passage obligé de la carte vitale, aurait pu et aurait du, suffire à clôturer la séance, et pourtant, c’était sans compter sur la rapacité de l’humain face à la détresse de patients, en position de soumission face à l’institution détentrice du fabuleux savoir.

- Concernant les dépassements d’honoraires, cela fera 100 €.

- Sachez, cher monsieur, que pour mon travail actuel, mon employeur me rémunère au tarif horaire de 8 €. Je vous laisse calculer le temps effectif de labeur pour vous régler le supplément de ce petit quart d’heure d’extra.

Un long silence circonspect s’abat comme une chape de plomb. Un ange masqué, sous perfusion, passe en boitant de l’aile.

- Chère madame, vous n’êtes point sans ignorer que nous sommes ici, en secteur 2, conventionné à honoraires libres, en total accord avec les directives de l’assurance maladie. A ce titre, je suis libre d’appliquer ma propre grille tarifaire.

- Et pour 100 €, en plus de la rétribution de cette visite de courtoisie, qu’est ce que j’ai de plus comme prestation ?

Le jeune bellâtre au teint halé, acquiesce sans broncher, troublé par la pertinence du propos, point habitué à une telle répartie. Il baisse la tête, agacé, farfouille ça et là dans la pile de ses dossiers, s’agite de façon désordonnée.

- Vous comprenez, j’ai des frais…. Le bloc chirurgical, l’infirmière qui m’assiste…

- Vous et moi, nous sommes tous deux confrontés au même problème, mon cher Monsieur. Je vous rappelle, 8 €…de l’heure !

La dame reste d’un calme olympien, tandis que ses mains deviennent moites, il a bien du mal à se concentrer, à contenir son malaise. Il cherche un souffle d’air, un semblant de crédibilité, en vain.

- Oui, mais vous comprenez, pour un tel acte, je ne suis rétribué que de 40 €. Après toutes ces années d’études acharnées, c’est très mal payé pour la complexité de la tâche.

- Vous, 40 € l’acte, moi 8 € de l’heure, excusez moi du peu. Et, puis, mon brave, si vous estimez être si mal rémunéré, vous pouvez toujours vous indigner et rejoindre les rangs de celles et ceux qui manifestent aux quatre coins du pays. Vous avez toujours le choix d’aller dans la rue, crier haut et votre colère face au système. Ah, vous me direz, c’est bien plus facile de faire payer les petites gens qui mettent la main au porte monnaie. La santé est un commerce comme un autre, me direz- vous, en bien plus lucratif !

Fracas de tonnerre, silence assourdissant. La dame, retranché dans la fermeté de sa position le fixe dans les yeux, impassible, déterminée. Il marmonne quelques propos incompréhensibles, que l’on devine un brin insolents.

- C’est bon, pour cette fois-ci vous ne me devrez rien.

- Je vous en remercie.

En traversant le parking, fermé par une barrière,  réservé aux seuls médecins, elle jette un œil amusé sur l’étalage de véhicules qui luisent sous les rayons ardents : Audi, BMW, Mercedes, Porsche, Maserati, Range Rover… déballage de contributions anonymes de patients rackettés sans l’ombre d’un remord. N’en jetez plus, la cour est pleine.

Serment d’hypocrites, rétribution d’élites.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.