Vivre sans portable nan, mais allô, quoi ?!

Il y a 2,71 milliards d’humains qui possèdent un smartphone (5 milliards, si l’on inclut tous les appareils mobiles). Les utilisateurs sont 79 % à garder leur téléphone à portée de main vingt-deux heures par jour. Le téléphone portable, tout le monde, semble-t-il, est dessus. Sauf moi.

Il y a 2,71 milliards d’humains qui possèdent un smartphone (5 milliards, si l’on inclut tous les appareils mobiles). En moyenne, les enfants reçoivent leur premier portable à 12 ans. Les utilisateurs sont 79 % à garder leur téléphone à portée de main vingt-deux heures par jour. Et le fossé entre le monde développé et celui en voie de développement se referme rapidement. Le téléphone portable, tout le monde, semble-t-il, est dessus. Sauf moi.

Je me souviens des visages dans les grandes villes. Avant que tout le monde ait un smartphone greffé à la main, au bout des yeux. Ils n’étaient pas comme les autres. Ils dégageaient une urgence totalement fallacieuse. À Londres, à Paris ou à New York, c’était comme s’il n’y avait que des capitaines d’industrie, des neurochirurgiens, des grands bandits. Aujourd’hui, les visages sont pareils partout. Tout le monde, désormais, vit dans une grande ville. Parce que c’est ça, en vrai, un téléphone portable. Un New York en plastoc. Un micro Tokyo.

Alors, c’est comment, de vivre sans portable, dites-vous ? Est-ce que je sais qui est Ariana Grande ? Est-ce que je peux quand même faire des courses ? Bander ? Pour savoir comment c’est, la vie sans, il faut savoir comment c’est avec. Sommes-nous plus connectés ? Plus engagés ? Moins ? Y a-t-il une différence visible ?

L’utilisateur moyen cumule 63 interactions par jour. 87 % des gens consultent leur téléphone dans l’heure qui précède le sommeil et 69 % dans les cinq premières minutes au réveil. Il n’y a aucune différence d’âge, de revenu ou de race entre les propriétaires de portables. On y voit une addiction de jeune. Faux. La pratique est la même chez les plus de 60 ans que chez les moins de 35. Et pourtant, c’est aux jeunes qu’il faut poser la question. Car ce sont eux qui n’ont jamais connu autre chose. Eux que ça a changés. Les nouveaux humains.

Si vous avez 20 ans aujourd’hui, vous en aviez 8 lorsque le premier iPhone est sorti. Imaginez. Ces nouvelles personnes sont si smartphoniques que, pour elles, parler au téléphone, c’est la préhistoire. Ils ne croient qu’à Snapchat (application de partages de vidéos et photos ndlr) et à Whats­App (application de messagerie instantanée ndlr). Leur téléphoner est une agression. Lorraine, 22 ans, me confie qu’elle se sert des applis pour éviter tout contact. Elle ne s’en est rendu compte que récemment, en découvrant Doctolib, qui permet de prendre rendez-vous virtuellement. La perspective de devoir parler à quelqu’un, c’est sa version ultramoderne du trac.

Ça ne veut pas dire que les jeunes ne savent plus parler. Au contraire, Pierre. Si vous tombez sur une tablée de ces petits chéris, vous noterez que la parole semble jaillir d’eux comme d’un robinet ouvert, un babil d’unanime volubilité. Et si cette explosion chorale était le vrai secret ? Peut-être ne savent-ils plus écouter ? Nan. Les jeunes n’ont jamais su écouter. La ­jeunesse, ça ne sert pas à écouter.

Et puis, râler contre le côté ça-facilite-la-vie est idiot. Tout ce que nous avons pu inven­ter, du couteau à la machine à laver, a toujours eu pour but de faciliter la vie. Les millennials ne sont ni plus gâtés ni plus paresseux que la dame de la pub des années 1950 qui jouit juchée en petite culotte sur son nouveau lave-linge.

« Que ce soit via Tinder, Grindr, Baisr ou Enclr, le portable est conçu pour pécho. »

C’est vrai, ces mômes se servent de leur téléphone comme d’un cinéma, d’un lecteur de musique, d’un conseiller, d’un médecin, d’un coach sportif… Le portable, c’est maman, papa et Tatie Danielle réunis. Mais le vrai phénomène, c’est à quel point le portable est devenu un entremetteur. Que ce soit via Tinder, Grindr, Baisr ou Enclr, le portable est conçu pour pécho. C’est la matrice de cascades de photos de bites, d’une galaxie parallèle de porno vengeur et de cyberharcèlement, de la mise au pilori, de l’encouragement au suicide. D’innombrables utilisateurs de tous âges régulent leur vie érotique à travers ces appareils si maniables. Laclos s’en donnerait à cœur joie (sauf que Les Liaisons dangereuses n’excéderaient pas un post Facebook). Dans ce domaine, la mécanique morale du portable colore tous les échanges. La fluidité de l’utilisation rend tout provisoire, fugitif. Tout un monde de balayage d’écran, de droite à gauche et de gauche à droite. La délicate confection du désir humain (et de l’humain désirable) trahie par un brutalisme clownesque.

Il y a des récalcitrants, vent debout, ordonnant aux vagues d’arrêter de laper la plage. (Vous pouvez fuir le portable, vous ne pouvez pas vous y opposer – ce serait comme engueuler la pluie ou critiquer la gravitation universelle.) Il y a des gens très sollicités, très reconnus, qui s’en passent. Tom Cruise n’en possède pas. Ni Elton John. En revanche, le dalaï-lama, si. J’ai le vif souvenir d’un garçon de 10 ans de ma connaissance à qui sa mère voulait offrir un iPhone pour son anniversaire. Il refusait net. En fait, il traînait avec des petits loubards à l’école (ce dont il était fier, légitimement) et prenait la proposition de sa mère pour un strict acte de surveillance. « Et après, quoi ? me demandait-il, un satellite géostationnaire en permanence ­au-dessus de ma tête ? Avec rayons laser ? »

Les gens à portable ont une compréhension radicalement différente du temps et de l’espace de la mienne (rien de sérieux, donc, hein, juste le temps et l’espace, juste la cruciale matière de notre putain d’univers). Pour moi, le mot « instantané » est flou. Poétique. Ineffable. Avec un portable, chacun le juge à la milliseconde près. Tout est immédiat, mais tout est en location. Vos applis vous sont prêtées, votre espace de stockage est virtuel, comme votre attention. Nous faisons un AVC quand le téléchargement de l’intégralité de la bibliothèque Gutenberg prend plus de vingt secondes. C’est dans ce sens que le possesseur de mobile ressemble à un enfant : il ne sait pas attendre. Le retard est une punition. L’ennui, un échec.

«  Nan, il est pas con, il est belge, c’est complètement autre chose. »

L’espace aussi a changé. Quand je sors, je ne suis plus chez moi. Pas une souris qui trottine, une araignée qui grimpe ou un pigeon qui batte des ailes sans obtenir mon indivisible attention. L’utilisateur de portable, lui, est toujours à la maison. Dans la rue, ou affalé dans le train, il plonge dans son petit écran qui est à la fois un monde entier et un p’tit huis clos clos. Le contraste est vertigineux et pourtant, pas paradoxal. Nous réglons ce casse-tête tordu sans effort. À l’air libre du vaste monde, l’utilisateur de mobile joue à des jeux, réserve ses prochaines vacances, et pic et pic et colégram, en tout abandon. Il conduit des conversations intimes à un volume à faire rougir le tonnerre. Où qu’il soit.

Et c’est ça que j’aime. J’ai deux carnets entiers de petits bouts de propos volés à des conversations (à sens unique) surprises au petit bonheur. «  Nan, il est pas con, il est belge, c’est complètement autre chose. » « Mais si, on mérite le gâteau pask’on chie pas dans nos frocs tous les vendredis. » « Oui, d’accord, ça, je peux pardonner, mais si tu l’as sucé, c’est fini. » Ma préférée date d’il y a quelques jours à peine. Une jeune Noire élégante dans la rue des Petites-Écuries, tendue, le téléphone pressé contre le visage (une pression signalant l’urgence, l’importance particulière de la conversation).

« Ouais c’est ça, je vais en parler avec le nouveau psy./Bof, je vais parler du Bataclan aussi. Ça me bouffe toujours./Ah bon ? Toi, ça te bouffe plus ? »

Un univers entier se dessine. Le romancier en moi se tape une trique d’un mètre de long face à l’absolue ininventabilité d’échanges pareils. C’est au-delà de l’intime, je me sens comme le père confesseur du plus grand monastère à ciel ouvert du monde. Et de fait, parfois, sans téléphone, dans la rue, j’observe la multitude, toutes ces têtes penchées avec révérence sur leurs petits écrans sacrés comme mille nonnes et moines à bréviaire (bien qu’on soit plus proche du bavoir) et je me sens un tantinet terrifié. Comme si j’étais le dernier éveillé dans un énorme rêve collectif flippant.

J’ai l’air arrogant. Comme si ma solitude débranchée, mon ascétique anti-virtualité me rendaient spécial. Suis-je meilleur, de vivre sans portable ? Plus précisément, suis-je meilleur que vous ? Plus sage, plus fort, plus courageux ? Attendez, c’est pas L’Appel de la forêt. Je ne papote pas avec les aigles, je ne me nourris pas de baies. Mais je dois dire que, sans mobile, je me fais moins emmerder. Juste ça. Et quand viendra l’apocalypse, moi, je serai prêt. Les yeux grands ouverts, l’oreille tendue. Et vous autres, enfoirés (dé)mobilisés, vous serez de la pâtée pour zombies.

Traduit de l’anglais par Myriam Anderson

Vivre sans portable nan, mais allô, quoi ?!

Robert McLiam Wilson 

https://charliehebdo.fr/2019/11/societe/vivre-sans-portable-nan-mais-allo-quoi/

 

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