UN JOUR HORS DU TEMPS

« La plus belle chose dont on puisse faire l’expérience, c’est le mystère » Albert Einstein

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Aussi futile soit-elle, la vie nous file inexorablement entre les doigts, agitant au plus profond de nos fors intérieurs, une intense succession de désirs inassouvis. Impression d’intense vulnérabilité qui fait ressurgir l’intégralité de ces intimes difficultés  agrippées à l’écho de la fuite dans la nuit. Égrappant une à une les pages du livre de nos existences, la ritournelle des jours en rimes de Di martèle le tempo des farandoles des cours de récré.  Sempiternel allégro de la symphonie des doux murmures éclatés des bulles de chewing-gum.

Les doigts maculés d’encre de chine et les poches pleines, débordant de papier de bonbons, le temps n’a point d’empiétement sur le rire des enfants, chargés de cette excitation espiègle dont eux seuls possèdent jalousement le secret, sauvagement gardé au fond de leurs âmes candides. Dans l’arrière cours, cœur d’activités de joyeux divertissements, jeux de cache-cache et de trappe-trappe lissent en douceur la courbe de la postérité, avant que la cloche ne sonne la fin de partie.

Calé au fond du cartable à bretelles, entre la boite à couleurs et la trousse aux trésors, ce doudou au parfum d’innocence que chacun traine au fil de ses propres errances, mémorable compagnon d’infortune aux vertus charismatiques d’ange gardien et d’objet fétiche. Et toutes ces années qui passent au travers du crible grossier de mailles de plus en plus serrées, prisonnières d’un éternel silence. Poussières du temps à l’arrière d'écrans de fumée, scènes de déjà vu, de déjà vécu, entre enthousiasme et émerveillement. Quand l’ingénuité s’interroge sur le prochain bouleversement qui pointe en bordure de l’horizon.

Cet enfant intérieur, remisé au fin fond d’un placard à souvenirs, sciemment délaissé au profit du futur adulte en devenir. Condition sine qua non pour un jour d'autan déployer ses ailes et grandir enfin. Cruel dilemme, terrible alternative, comme si l’un et l’autre se devaient d’interférer enfin de pouvoir exister, l’un sans l’autre. L’univers édulcoré de l’enfance sacrifiée sur l’autel d’accession à ce dantesque monde d’adultes. Divine comédie échevelée dont le mystère perdure dans l’impatience de l’essence de la vie.

Qu’il pleuve ou qu’il vente, les gouttes de pluie nous réveillent de notre impétrante torpeur. Un jour, hors du temps, d’où vient cette légère insouciance pour nous aider à nous retrouver, à nous reconnecter à cette part fragile, origine de notre appartenance, dont nous avons perdu le contact au fil de nos perditions. Combien de chemins empruntés dans l’étreinte et la trépidation de vies exaltées ? Combien de moments précieux laissés à la porte du monde d’Alice et de chacune de ses merveilles ?

La transition crée le flux entre l’être et l’existence. En déambulant hors des sentiers battus pour s’abandonner à ces souvenirs qui en rappellent tant d’autres, cette douceur de vivre faisant jaillir quelques pensées laissées inachevées à travers le brouillard de nos ennuis. A vol d’oiseau, entre papillons et libellules, quelque part aux portes de l’inconnu à se laisser porter et s’enthousiasmer de la diversité des paysages où s’épanouit la part de mystère, incroyable richesse  de l’équilibre des sens.

Tout le talent d’une œuvre composée de quelques coups de pinceaux ci et là, saupoudrée d’une part de rêverie surlignée de traits de fusain couleurs pastel. Sur la pointe des pieds, à bailler aux corneilles les yeux grands ouverts sur la toile ourlée des jolies courbes d’une guirlande de lignes d’horizons évasifs, tout en scrutant le soleil au travers d’une vieille passoire chinée, jusqu’à raviver nos éphélides sacralisées. Plus qu’à cligner des yeux et se laisser cajoler par la courbe du vent. Infimes particules d’émotions, frêles vestiges d’illumination.

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