ABSENCE ET SUSPENSION

Vaste sujet de réflexion amorcé aux prémices de la nouvelle décennie, puis achevé à l’heure du grand confinement national. Simple coïncidence, douce prémonition, intense présage, signe des temps, coup du destin, prise de conscience, intime révélation ou juste le pouvoir des mots..

dali

Quel monde étrange, qui s’empresse et se précipite dans cette course folle, piégé entre violence et impétuosité.  Le temps, durée insoluble, s’est dérobé sous nos soupirs, englouti dans la fugace chronologie des instantanés de notre univers, pressé, contraint, soumis à la précipitation des instantanés.

Voilà que la routine s’accélère, frôlant au plus près la célérité de la lumière, défiant la temporalité par delà l’espace. Le temps, les évènements, les éléments, les moments et les bagatelles de la vie, défilent comme s’il fallait en finir, au plus vite débarrassés de ce futile fardeau, puis passer à autre chose, vite effacé, vite remplacé, vite oublié.

Misérable puits sans fond où s’abîment destinées et fatalités. Gouffre béant, fléau de l’humanité galopante, illustrant la tyrannie des instants à partir d’impérieux désirs de dompter le temps, comme la cavalcade d’une fuite annoncée.

Face à cette accélération chronophage, reste-t-il une once d’espace, infime miette où se mettre à l’écart, à l’abri de cette allure à la précipitation désespérée?
La trêve du temps interrompu, comme trois petits points vertigineux. Trois petits points de suspension, tel un funambule sur le fil de la traversée.
Et par-dessus le silence, juste le murmure du vent.

Pourquoi sommes nous pressés, au point d’en découdre avec cette infâme injonction intemporelle ?
Quelle est le degré de cette urgence masquée, fléau d’immédiateté, qui nous pousse et nous repousse sans cesse vers l’inconnu, nous incitant à cette exorbitante activation ? Quel est le but ultime, le sens caché, l’infime part d’insensé?
Pour en arriver où et parvenir à quoi ?
Sans doute, à ce cruel point de non retour, là bas, sans fin.

Accélérer, activer, expédier, brusquer, bousculer, vite, encore plus vite, comme si nos piètres existences dépendaient de la gesticulation de nos actes manqués. Simple question de survie ou peur indicible de l’anéantissement ?

Une urgence à agir, un regard interrogateur sur la turbulence de l’instant, figé dans la posture du sprinteur couronné de gloire Olympique : « A vos marques prêts, partez ! Accélérez ! »

Et peut-être … pourquoi pas… oser…se poser.
Un peu… beaucoup… passionnément… à la folie…
Effeuiller le temps des marguerites,
S’accorder à l’éloge de l’infinie lenteur,
Écouter battre le tempo de la nonchalance,
Flâner du côté de l’errance,
Ralentir, enfin !
Inspirer… expirer… respirer !

S’inspirer de cette vraie nature, aussi profonde qu’essentielle.
Savourer l’instant et s’enivrer du présent, de chaque moment, aussi inutile que précieux.
S’affranchir de cette tyrannie du chronomètre, prendre son temps, prendre le temps de.
Une pause improvisée, concédée.
Un temps pour soi, à soi, rien que pour soi.

Au lieu de ronger son frein, mettre un terme à cette rythmique endiablée, décélérer le temps pour découvrir l’infinie richesse de nos vies exaltées. S’immobiliser, s’arrêter, stopper, s’autoriser, comme acte de foi, cette échappée où commence cet autre voyage, au fil de…

Ne rien faire... ne rien anticiper... ne rien programmer.
Accepter la dérive des instants fugaces.
Laisser filer la mesure du temps, et attendre, sans ne plus rien faire, que le flux se passe et se fasse... Éternité.

Petits fragments d’un voyage immobile, vers cette douce folie de savourer la langueur du sablier, qui s’égrène à la lenteur des petits ruisseaux. En flottaison à l’abri des tumultes, passager du temps, entre absence et suspension. Carpe Diem, trois petits points ...

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